lundi 23 juillet 2012

Uhlman

On vous a sans doute demandé un jour les 10 livres que vous emporteriez sur une île déserte (le comble de la solitude, apparemment comme si la lecture était un acte solitaire... bref ! on ne va pas commencer à ergoter).

Je suis toujours infichue de répondre à une telle colle. Comme si nos goûts n'évoluaient pas, comme s'il étaient totalement indépendants de ce que nous sommes à tel ou tel moment de notre vie. 

Je m'y prête, de bonne grâce malgré tout! pour découvrir - mais je suis la seule à le savoir- que la liste varie. Toutefois, il est deux ou trois livres qui reviennent et L'ami retrouvé en fait partie. Il me reste de cette lecture une forte impression, un sentiment qui reste tenace. L'histoire d'Hans et Conrad est emblématique d'une époque qui n'est pas restituée d'une façon romanesque mais avec une économie de mots. Sobriété, distance, travail sur l'exactitude du souvenir pour mieux dire l'amitié, le chagrin, la perte. Un petit chef d'oeuvre.

Je ne résiste pas à l'envie de vous donner à lire le début de ce petit roman dont on ne se lasse pas.

"Il entra dans ma vie en février 1932 pour n'en jamais sortir. Plus d'un quart de siècle a passé depuis lors, plus de neuf mille journées fastidieuses et décousues, que le sentiment de l'effort ou du travail sans espérance contribuait à rendre vides, des années et des jours, nombre d'entre eux aussi morts que les feuilles desséchées d'un arbre mort.

Je puis me rappeler le jour et l'heure où, pour la première fois, mon regard se posa sur ce garçon qui allait devenir la source de mon plus grand bonheur et de mon plus grand désespoir. C'était deux jours après mon seizième anniversaire, à trois heures de l'après-midi, par une grise et sombre journée d'hiver allemand. J'étais au Karl Alexander Gymnasium à Stuttgart, le lycée le plus renommé du Wurtemberg, fondé en 1521, l'année où Luther parut devant Charles Quint, empereur du Saint Empire et roi d'Espagne.

Je me souviens de chaque détail : la salle de classe avec ses tables et ses bancs mas­sifs, l'aigre odeur de quarante manteaux d'hiver humides, les mares de neige fondue, les traces jaunâtres sur les murs gris là où, avant la révolution, étaient accrochés les portraits du Kaiser Guillaume et du roi du Wurtemberg. En fermant les yeux, je vois encore les dos de mes camarades de classe, dont un grand nombre périrent plus tard dans les steppes russes ou dans les sables d'Alamein. J'entends encore la voix lasse et désillusionnée de Herr Zimmermann qui, condamné à enseigner toute sa vie, avait accepté son sort avec une triste résignation. Il avait le teint jaune et ses cheveux, sa moustache et sa barbe en pointe étaient teintés de gris. Il regardait le monde à travers un pince-nez posé sur le bout de son nez avec l'expression d'un chien bâtard en quête de nourriture. Bien qu'il n'eût sans doute pas plus de cinquante ans, il nous paraissait, à nous, en avoir quatre-vingts. Nous le méprisions parce qu'il était doux et bon et avait l'odeur d'un homme pauvre; probablement n'y avait-il pas de salle de bains dans son logement de deux pièces. Durant l'automne et les longs mois d'hiver, il portait un costume tout rapiécé, verdâtre et luisant (il avait un second costume pour le printemps et l'été). Nous le traitions avec dédain et, de temps à autre, avec cruauté, cette lâche cruauté qui est celle de garçons bien portants à l'égard des faibles, des vieux et des êtres sans défense.

Le jour s'assombrissait, mais il ne faisait pas assez nuit pour éclairer la salle et, à travers les vitres, je voyais encore claire­ment l'église de la garnison, une affreuse construction de la fin du XIXe siècle, pour le moment embellie par la neige recouvrant ses tours jumelles qui transperçaient le ciel de plomb. Belles aussi étaient les blanches collines qui entouraient ma ville natale, au delà de laquelle le monde semblait finir et le mystère commencer. J'étais somnolent, faisant de petits dessins, rêvant, m'arra­chant parfois un cheveu pour me tenir éveillé, lorsqu'on frappa à la porte. Avant que Herr Zimmermann pût dire : « Herein », parut le professeur Klett, le proviseur. Mais personne ne regarda le petit homme tiré à quatre épingles, car tous les yeux étaient tournés vers l'étranger qui le suivait, tout comme Phèdre eût pu suivre Socrate."

L'Ami retrouvé, Fred Uhlman, 1971, en édition de poche

samedi 21 juillet 2012

Unisson

Ce roman, publié il y a déjà cinq ans, retrace l'histoire de  l'abbaye de Port-Royal-des-Champs, couvent de femmes, haut lieu du jansénisme, et qui fut, jusqu'à sa destruction en 1709 par Louis XIV, en butte à des vexations et des sanctions.

Quand je dis "retrace", ce n'est pas tout à fait exact car ne vous méprenez pas, ce live n'est pas un roman historique. Certes il se fonde sur une réalité historique, fruit de recherches documentaires nourries et intègres - qui nous pousse du reste à en savoir un peu plus sur Racine, Pascal et même sur ces débats théologiques autour de la grâce- mais il n'est pas que cela. Il est l'assemblage subtil, sensible et quasi charnel de onze voix  féminines qui toutes chantent à l'unisson cette aventure intellectuelle et humaine que fut Port-Royal. Ces voix parlent avec émotion, avec rage ou avec détermination  de l'expérience vécue dans cette abbaye : ainsi retrouve-t-on  la soeur de Pascal, moniale connue sous le  nom de Jacqueline de Ste Euphémie ("celle qui parle bien"),  la fille de Racine, Marie-Catherine, qui n'a de cesse  de comprendre son père ou plutôt ses balancements entre sa vie courtisane et sa foi: à sa mort  il souhaite être enterré à Port-Royal, un beau pied-de-nez au Roi Soleil...Des histoires intimes, fragmentaires, douloureuses, lumineuses se tissent alors à l'ombre de l'Histoire et ce tissage rend l'ensemble tangible, vivant.

Cette polyphonie de voix se combine à une variété de prises de paroles - monologues intérieurs, dialogues, paroles rapportées indirectement, récits à la 1ère personne-  et construit par des va-et-vient narratifs jamais pesants, toujours fluides,  l'existence de cette abbaye. Enfin, même si le lecteur connaît le sort qui fut réservé à Port- Royal,  il participe inconsciemment à la résistance des personnages qui lui ont survécu et qui tentent par la copie de documents très variés et évoqués discrètement, de conserver l'esprit de ce lieu devenu mythique.

L'écriture de Claude Pujade- Renaud se glisse dans toutes ces voix et donne au livre une sérénité. C'est son écriture qui réunit toutes ces voix et les fait précisément chanter à l'unisson. Un beau moment de lecture.

mercredi 18 juillet 2012

Uncredible Loach

Oui, Loach est incroyable. Son dernier film La Part des anges est un film qui se laisse savourer...autant sans doute que le Malt Mill que Robbie et ses acolytes sauront subtiliser et parfaitement négocier.

Robbie, une petite frappe qui veut se racheter à la suite de la naissance de son fils, rencontre heureusement sur son chemin Henri, l'éducateur qui surveille les travaux d'intérêt général auxquels il a été "condamné". Avec lui, trois autres personnages, deux gars et une fille, tout aussi paumés, et délinquants que lui. Pourtant Henri, s'attache à Robbie et va tenter de lui faire partager une passion:  grand amateur de whisky, il va l' initier  à ce plaisir - à cette science-là !
Robbie cependant, malgré tous ses efforts et sa volonté n'arrive pas à s'insérer dans la société. Quoi faire alors pour avoir une vie "normale", trouver du boulot et vivre avec sa femme et son fils ? 

Justement sur l'île d'Islay, on vient de trouver un petit fût de whisky extrêmement précieux et au goût subtil : un trésor.  Un trésor qui va être mis aux enchères...Robbie, flanqué de ses trois bras cassés, va tenter de saisir l'occasion. Robbie n'est pas un ange. Encore que...

Les acteurs, de parfaits inconnus comme souvent chez Loach, ont une fraîcheur et une sincérité de jeu qui rendent le propos complètement convaincant, côté débine. Et Glasgow, filmé dans sa banlieue assure le réalisme sans effet notoire, sans volonté de persuader. Mais il n'y a pas que le chômage, la violence, la brutalité... la vie peut, grâce à des rencontres, à des coups de pouce, devenir subitement plus légère : la partie lumineuse de l'histoire est symbolisée par les paysages des Highlands, sauvages, vierges, sans préjugés. Du coup, les personnages ne sont plus les mêmes : déguisés en Ecossais, ils vont jouer une nouvelle partition, celle des gentlemen cambrioleurs. Pour notre plus grand plaisir. Le tout accompagné d'une bande son revigorante.

Un beau film (enfin!), récompensé à Cannes (mais le grand Ken avait-il besoin de ce prix pour être "découvert"?) et un hymne à la vie et à l'espoir. La part des anges , ce sont les 10% qui s'évaporent de l'alcool qui vieillit. Ces 10% -là nous font le plus grand bien: nous les dégustons. Sans modération

jeudi 12 juillet 2012

Ubuesque

"La tête en bas, on voit le monde à l'envers, et puisque le monde vit à l'envers, ça remet le monde en place. L'image qu'on nous donne du monde étant à l'envers, c'est cul par dessus tête qu'on commence à avoir une vue plus juste des choses. On est au moins en position de les reconsidérer. Sans que ce soit la tête qui commande."  Claude Régy


" Oh ! merdre !"  Ubu Roi, A. Jarry

mercredi 11 juillet 2012

de V à U

Au fond, il n'y a qu'un angle qui distingue le V du U, un angle pointu que les Latins ont préféré, à preuve le fiérot SPQR, traduisez SENATVS POPVLVSQVE ROMANVS...

Ce passage du V au U aura été longuet : j'ai bien cru que Vrac allait être l'Ultime, tant je me sentais Vidée, Vide. Avec le regret de ne pas trouver le courage de parler d'un personnage qui occupa bien mon année et qui me plaît toujours autant : j'ai nommé Valjean, Jean de son prénom, V'là le Jean de sa plus primitive origine. Ce Valjean, dont un évêque achète l'âme, alors qu'il a déjà purgé 19 ans de bagne pour un pain volé, contre deux malheureux chandeliers ! Cette phrase-là "C'est votre âme que je vous achète : et je la donne à Dieu", je ne l'ai jamais vraiment digérée.

Valjean devient ensuite Monsieur Madeleine, puis Ultime Fauchelevent, avant d'être Monsieur Leblanc et de retrouver, au moment du mariage de Cosette avec Marius, son véritable nom. Ultime me touche, et m'intrigue dans ce passage d'initiales: de Vaurien il passe à Ultime, le dernier, celui qui va se faire tout petit, "entrer" au couvent pour disparaître - faire le mort-  et faire de Cosette, une petite bourgeoise, bien éduquée comme il faut...

Je ne quitterai donc pas le V sans avoir parlé de ce personnage, si contemporain, si universel, que je fréquente depuis si longtemps et dont je ne me lasse pas. Ce personnage sans âge, qui peuple toujours hélas notre quotidien... 

Voilà, le V s'achève. Vive le U ! Je sens que le chemin risque d'être plein de VicissitUdes...

vendredi 25 mai 2012

Vrac (en)

Une si longue absence... mais la vie happe, dévore, engloutit.
Depuis quelques semaines, émotions et agitations rythment mes jours.

Fin avril: ma fille devient docteur en pharmacie. A sa soutenance, toute notre famille - même son arrière-grand-mère est là.  Le soir, c'est la fête  dans une pizzéria toute simple: nous sommes 21, les chercheurs en cancéro de l'Inserm -coucou Zaeem, Yosra, Marie, Mouna, Jérôme- ses copains de lycée - coucou Charles, Brieg, Christophe-, ses amis de la fac - coucou Margaux, Abel, Michel- et nous au milieu de ces "têtes" si humbles et si savantes, si exploitées aussi... Yousra est chercheur en Tunisie: elle s'est battue pour les dernières élections dans son pays. "Tu sais, il faudra du temps pour que la démocratie arrive dans notre pays; je ne suis pas pessimiste". Zaeem, lui, a toujours une situation précaire en France: "le visa de séjour reste toujours un problème." Jérôme, diplômé d'Harvard, doit tenter, quelques jours après, le concours de recrutement de l'Inserm: c'est une pointure en immunologie mais la France méprise ses chercheurs.

Début mai: j'apprends que je suis reçue à mon Capes Lettres modernes.  Je l'avais déjà réussi, en Lettres Classiques, il y a trente ans, mais mon interruption de carrière me l'avait fait perdre, ainsi que mon ancienneté et mon échelon. J'ai redémarré à zéro, maître auxiliaire, le Smig et la précarité de l'emploi puisque chaque année, je pouvais faire des remplacements ici ou là.  Je ris (jaune). Je dois être une perle rare en France : certifiée deux fois, en trente ans, en Lettres classiques et en Lettres modernes. Suis bien décidée à me battre pour faire reconnaître dans mon reclassement les années... d'autrefois.
Lors de l'épreuve orale, stupéfaction : l'épreuve que je devais passer ressemblait comme deux gouttes d'eau à celle des années 80 : l' Ecole serait-elle toujours la même depuis ces temps antédiluviens ? Les savoirs savants, est-ce la parade idéale pour s'occuper de collégiens "dys"et pour affronter toutes les vicissitudes du métier ? Je ris (jaune)

Week-end du 8 mai: en balade avec nos latinistes en France gallo-romaine -coucou Calyste : le musée de Lyon ? Grosse déception, mais le Pont du Gard, Nîmes, Arles, bien, très bien - coucou Chri !
Ai bien pensé à vous, mais comment faire connaissance au milieu de 44 jeunes ados ? Voyage très très réussi, malgré le déluge lyonnais.

Depuis une semaine, répétitions sur répétitions pour finaliser le projet théâtre de la 4ème Debussy : une classe de 17 élèves, essoufflés par les rythmes scolaires,  en perte de vitesse, en chute libre pour certains : pour les réconcilier - tenter de-, ils mènent un projet théâtre avec un professionnel et toute l'équipe pédagogique. La pièce ? Les Misérables ! Etonnant, non? Mais quelle réussite! Trois représentations, devant les copains de 4ème, de 3ème et le soir devant les adultes. "J'ai pas dormi de la nuit, M'dame. J'ai peur!" Frédéric, un enfant précoce qui refuse de nous montrer ses capacités: une histoire familiale lourde. A pleurer. Frédéric, que j'ai l'impression de connaître depuis toujours et qui me fait monter les larmes quand je le vois jouer Jean Valjean...Ils vont se sentir orphelins la semaine prochaine, mais ils seront des stars, eux la drôle de classe que certains regardaient de haut...

Entre temps, parce que je n'ai pas eu de vacances, pas un moment pour lire "gratuitement"ou pour me régaler intellectuellement, j'ai repris le chemin du cinoche , du théâtre et des musées

Trois très grands coups de coeur :

 Les Cancans, de Goldoni au Théâtre 13 à Paris mis en scène par Stéphane Cottin : ju-bi-la-toi-re ! Une troupe pleine d'énergie composée d'acteurs de 18 à 60 ans. Une rumeur qui enfle , qui enfle et qui désenfle. Formidables d'intelligence, astucieux, rusés ! Des acteurs qui jouent. Vraiment.



Au cinéma, un film qui donne envie de se lever, de danser; une histoire simple mais efficace. Il s'agit de Rock'n'Love de David Mackenzie. Un joyau. Mais un film  à qui on ne donne pas sa chance. Deux salles à Paris le distribuent. Honteux !

Pendant ce temps, Audiard se pavane dans toutes les salles: j'ai DÉTESTÉ  De rouille et d'os. Vraiment. Insupportable de pathos à la noix .La dernière demi-heure, on se dit: "Ah non! Il va pas nous la faire, celle-là !" Eh bien si ! Il la fait, sans vergogne... Le personnage de Marion Cotillard dit de la petite frappe qu'elle a rencontrée : "Mais si, la délicatesse, tu sais ce que c'est!" Faudra nous le démontrer ça... Me suis em... à cent sous de l'heure. J'aurais dû prendre la poudre d'escampette dès la première demi-heure, quand ça sentait le roussi.

 Enfin, jeudi dernier, nous sommes allés  découvrir au Musée des Lettres et des Manuscrits, l'exposition consacrée à Sur la route, de Jack Kerouac. Le rouleau de 36 mètres y était exposé : il est en France pour trois mois seulement. Sur les côtés de cette "route" en papier calque, les itinéraires empruntés par Jack, ses "pères" littéraires (Proust, Rimbaud, Baudelaire, London) illustrés par leurs propres manuscrits (on est dans le musée spécialisé , non ?) , des photos, le scénario annoté de la main de Walter Salles (film présenté à Cannes et sorti en salle mercredi dernier), des objets du film, la lettre de Kerouac à Brando, le suppliant presque de bien vouloir jouer dans le film- Marlon a décliné l'offre, il aura fallu plus de 60 ans pour voir sa première adaptation! Bref, une petite expo, pas trop chronophage, rudement bien faite et intelligente;

Aujourd'hui, 30° à Evreux. Je suis en vrac. Normal, docteur ?

jeudi 10 mai 2012

Enigme 37

Des chiffres et des lettres


Additionnez les  nombres manquants dans les titres et trouvez leurs auteurs

                                   Les  ...... mousquetaires
Le Facteur sonne toujours  ...... fois
                                  Les  ......  coups de l'horloge
      Le Tour du monde en ......  jours
                                         ....... ans de solitude
                                   Les ....... orphelines
                   La Femme de ....... ans
                                         ....... heures de la vie d'une femme
                                         ....... femmes puissantes
                                         ______
                     TOTAL =       ......

Vous pouvez  m' envoyer vos réponses à xtinemer@gmail.com avant dimanche soir.
Bonne fin de semaine  et amusez-vous bien !

Bravo à Catherine et Pierre. Il fallait trouver 252 ! Bonne semaine à toutes et tous.
Voici les réponses :


Les 3 mousquetaires Alexandre Dumas
Le Facteur sonne toujours 2 fois James M. Cain.
Les 8 coups de l'horloge Maurice Leblanc
Le Tour du monde en 80 jours Jules Vernes
100 ans de solitude  Gabriel García Marquez
Les 2 orphelines  Adolphe d'Ennery et Eugène Cormon.
La Femme de 30 ans Honoré de Balzac
24 heures de la vie d'une femme Stefen Zweig
3 femmes puissantes   Marie NDiaye
______
TOTAL = 252

mercredi 25 avril 2012

Villeparisis (Marquise de)

Dans A la recherche du temps perdu, Marcel Proust évoque la vieille marquise de Villeparisis qui raconte ses souvenirs au jeune narrateur : parmi les écrivains que son père recevait, Chateaubriand.


" Vous me citez une grande phrase de Chateaubriand sur le clair de lune, lui disait Mme de Villeparisis. Vous allez voir que j'ai mes raisons pour y être réfractaire. M. de Chateaubriand venait bien souvent chez mon père. Il était du reste simple et amusant, mais dès qu'il y avait du monde il se mettait à poser et devenait ridicule ; devant mon père, il prétendait avoir jeté sa démission à la tête du roi et dirigé le conclave, oubliant que mon père avait été chargé par lui de supplier le roi de le reprendre, et l'avait entendu faire sur l'élection du pape les pronostics les plus insensés. Il fallait entendre sur ce fameux conclave M. de Blacas, qui était un autre homme que M. de Chateaubriand. Quant aux phrases de celui-ci sur le clair de lune, elles étaient tout simplement devenues une charge à la maison. Chaque fois qu'il faisait clair de lune autour du château, s'il y avait quelque invité nouveau, on lui conseillait d'emmener M. de Chateaubriand prendre l'air après le dîner. Quand ils revenaient, mon père ne manquait pas de prendre à part l'invité ; " M. de Chateaubriand a été bien éloquent ? - Oh ! oui. - Il vous a parlé du clair de lune. - Oui, comment savez-vous ? - Attendez, ne vous a-t-il pas dit, et il lui citait la phrase. - Oui, mais par quel mystère ? - Et il vous a même parlé du clair de lune dans la campagne romaine. - Mais vous êtes sorcier. " Mon père n'était pas sorcier, mais M. de Chateaubriand se contentait de servir toujours un même morceau tout préparé."
  Marcel Proust, A  l'ombre des jeunes filles en fleurs, II, 1918


Depuis bientôt un mois, j'ai laissé la pente douce...suspendue. J'ai dû et je dois -car l'entreprise n'est pas achevée- "remonter" tous mes classiques : je lagarde-michardise, je mittérandise, à qui mieux mieux. Même pas dégoûtée, simplement amusée (ou révoltée) par certaines analyses. Mais les textes résistent.

Seule joie dans cette tâche : je relie, renoue, redécouvre, revois, relis, revis (?) cette littérature que décidément j'ai eu cent mille fois raison de choisir et dont je tente de transmettre ma passion à de jeunes esprits qui me surprennent toujours.

La suite ... et le dénouement, dans très peu de temps, maintenant. Excusez ma si longue absence même si la jeune Alma continue d'intéresser des passants. Et c'est tant mieux !

samedi 31 mars 2012

Vieillir

A Jo

Jo, une amie,  m'a envoyé ce matin cette vidéo. Si vous avez dix minutes, regardez-la.
 
Pendant mes études, on m'a appris que les bons sentiments ne faisaient pas la bonne littérature. Pourtant, il est des plumes qui donnent de la hauteur et de la force aux bons sentiments parce que la justesse de leurs mots et leur sincérité clouent le bec à tout commentaire ironique ou à tout rire sardonique.

Cette jeune lycéenne a remporté le concours de plaidoirie organisé par le Mémorial de Caen, en janvier dernier.
Je ne suis pas prête d'oublier les trois chaises...


dimanche 11 mars 2012

Vicomte de Valmont

Sitôt sa parution  en 1782,  cet ouvrage provoqua un tel scandale que l'auteur fut mis à l'index, forclos des salons de la capitale et menacé dans sa carrière militaire. Et rien ne s'arrangea après la Révolution : ce chef d'oeuvre du roman français  fut même interdit par les tribunaux pendant le dix-neuvième siècle. Au vingtième,  il y eut la conspiration du silence : Lagarde et Michard lui consacrent sept lignes, à côté de Rivarol et de Restif, dans un article intitulé "Littérature et moeurs à la veille de 1789". Cela n'empêchera pas le succès de ce roman : ce recueil de lettres qui sent le soufre fait scandale et rapporte à Choderlos de Laclos, lors de la première édition, l'équivalent d'une année de sa solde d'officier. Plus près de nous, on ne compte pas les préfaces élogieuses qui consacreront ce roman comme un classique et modèle indépassable de la  forme épistolaire. Preuve en est : les oeuvres complètes de Choderlos figurent dans le catalogue de  la  Pléiade.




Les Liaisons dangereuses, c'est un échange de 175 lettres entre une dizaine de personnages, les plus grands scripteurs étant la Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont. Parmi toutes ces lettres il en est une qui m'intrigue : c'est celle que Valmont n'a pas écrite à la Présidente, celle qui va pourtant la tuer et dont nous, lecteurs, ne savons rien. Enfin presque rien. Pas la preuve en tout cas, signée de sa main. Même si nous connaissons la teneur de cette lettre (lettre 141), Choderlos ne porte pas à notre connaissance la lettre qu'a rédigée Valmont. C'est normal me direz-vous, puisque c'est la Merteuil qui la lui souffle perfidement...  Excédée par les sentiments profonds que Valmont, son ancien amant, porte à la Présidente, sans que le principal intéressé en ait lui-même conscience, elle lui suggère  de recopier une lettre qu'une amie d'un homme de sa connaissance lui proposa pour le délivrer de l'amour d'une femme avec laquelle il n'avait pas le courage de rompre. Inutile donc de la faire réécrire. Le lecteur n'est pas un idiot.

Cette lettre présentée comme modèle de rupture la voici :
« On s’ennuie de tout, mon Ange, c’est une loi de la Nature ; ce n’est pas ma faute.
Si donc je m’ennuie aujourd’hui d’une aventure qui m’a occupé entièrement depuis quatre mortels mois, ce n’est pas ma faute.
Si, par exemple, j’ai eu juste autant d’amour que toi de vertu, et c’est sûrement beaucoup dire, il n’est pas étonnant que l’un ait fini en même temps que l’autre. Ce n’est pas ma faute.
Il suit de là, que depuis quelque temps je t’ai trompée : mais aussi, ton impitoyable tendresse m’y forçait en quelque sorte ! Ce n’est pas ma faute.
Aujourd’hui, une femme que j’aime éperdument exige que je te sacrifie. Ce n’est pas ma faute.
Je sens bien que te voilà une belle occasion de crier au parjure : mais si la nature n’a accordé aux hommes que la constance, tandis qu’elle donnait aux femmes l’obstination, ce n’est pas ma faute.
Crois-moi, choisis un autre amant, comme j’ai fait une autre maîtresse. Ce conseil est bon, très bon ; si tu le trouves mauvais, ce n’est pas ma faute.
Adieu, mon ange, je t’ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret : je te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n’est pas ma faute. »

Ce qui renchérit le caractère stupéfiant de l'absence de cette lettre, c'est que la Merteuil  elle aussi n'en revendique pas la paternité. Choderlos veut nous faire croire qu'aucun de ces deux libertins n'est responsable de ses actes: l'une parce qu'elle n'est pas l'instigatrice de cette lettre -enfin, nous ne sommes pas des enfants de choeur ! Valmont non plus-, l'autre parce qu'il n'y a aucune preuve à charge contre lui.

On comprend cependant que Valmont l'a écrite. Dans les termes exacts ? Sans doute ! La lettre 142 rédigée par Valmont, adressée à Merteuil, le confirme  mais contre toute attente, Valmont semble inquiet " J'espérais pouvoir vous envoyer ce matin la réponse de ma bien-aimée: mais il est près de midi, et je n'ai encore rien reçu." 
Cette lettre que ni la Marquise, ni le Vicomte n'endossent, scelle d'une façon implacable leur destin: la Présidente meurt de chagrin, Valmont comprend qu'il aimait cette femme et après avoir informé le tout Paris du méchant jeu auquel il jouait avec la Merteuil, se laissera tuer en duel. Enfin, l'impitoyable Marquise, défigurée, ruinée, s'exilera... pour une lettre de trop.

jeudi 1 mars 2012

Va-t-en guerre

Sorti en 1957, le film de Kubrick ne pourra être vu par le public français qu'en 1975. Si  la censure bat son plein entre 1950 et 1960, Les Sentiers de la gloire n'est pas soumis à la censure officielle française. Mais lors de sa sortie en Belgique, il a été  violemment attaqué par des militaires français et d'anciens combattants offusqués par l'attitude de l'armée français. Ces attaques, relayées par des ligues morales et familiales françaises et amplifiées par des maires qui  interdisent le film dans leur commune, ont conduit les distributeurs américains à l'autocensure. La France est engagée dans la sale guerre d'Algérie et les faits relatés dans le film - tous des faits réels- n'honorent pas l'armée. 

Ce film n'est pas un film de guerre (on ne voit aucun Allemand ), il ne peut être réduit non plus à un film contre la guerre: il n'y a qu'une seule scène d'assaut. C'est résolument un film contre l'armée: c'est un combat entre les officiers et les soldats d'un même camp, les premiers allant jusqu'à la mise à mort des seconds. Sans scrupule. Sans raison. Pour l'exemple. Avec une parodie de justice, comme le présente la scène suivante



Je viens de voir ce film , un de Kubrick que je n'avais pas encore vu. A cette heure où l'on parle beaucoup d'un film français en noir et blanc -assez réussi -qui rend hommage au cinéma muet américain en traitant un sujet léger, il est bon de revoir un grand film américain, en noir et blanc lui aussi, mais parlant,  très habilement filmé et très maîtrisé, qui défend des idées... pas légères du tout.


« J'aurais préféré que les hommes soient des soldats américains, mais rien de comparable aux mutineries de tranchées qui ont eu lieu dans les Flandres en 1917 dans l'armée française et dans l'armée britannique n'est arrivé aux Américains. [...] Alors pourquoi pas des troupes britanniques ? C'est aussi très simple. On ne peut pas faire parler l'anglais à des acteurs américains : ni en Angleterre ni aux États-Unis les gens n'y croiraient, et ils ne peuvent pas non plus parler l'Américain et passer, en Angleterre ou aux États-Unis, pour des soldats britanniques. Alors pourquoi ne pas prendre des acteurs britanniques ? Nous étions obligés d'avoir des interprètes américains pour obtenir le financement des sociétés de distribution américaines.
Pourquoi pas les Allemands ? En faire une histoire de l'armée allemande ? Cela aurait été absolument incompatible avec le thème de l'histoire, qui tirait son ironie d'un acte inhumain accompli au nom de la nécessité : "La fin justifie les moyens", "Il faut gagner la guerre." Je ne crois pas qu'en dehors de l'Allemagne il y aurait eu un public pour se laisser émouvoir par un tel argument, si les troupes avaient été allemandes.
Mon but en faisant ce film était de faire un film anti-guerre (encore qu'une pareille simplification des thèmes et des histoires paraisse toujours un peu absurde) et si c'est la France qui a été choisie, c'est pour les raisons que je viens de dire. »
Stanley Kubrick,
lettre à L'Express, 5 mars 1959.

samedi 25 février 2012

Va-nu-pieds

"J'ai griffonné "maison" en lettres majuscules à gauche de la page c'est comme un jeu. Mon grand frère m'a dit qu'on est des SDF mais ça signifie pas qu'il faudrait qu'on la ferme. Alors voilà, il y a deux fois MAISON, je vais en ajouter une troisième. Demain je rendrai ce brouillon qu'on devait rédiger en perm et recopier à la maison. Le prof m'expédiera chez l'assistante sociale ou au bureau du directeur et lui - sait-on jamais - tout à coup va déclarer que la baraque à côté des cuisines est-ce que ça nous dépannerait, ou le vieux vestiaire du gymnase ?
Non. Le directeur s'en fout, il a d'autres projets pour l'occupation des locaux puants. Il nous signalera à la mairie, une mère au chômage, deux ados râleurs, on traînera dans un dossier de plus. Pourtant j'ai écrit MAISON une fois encore. C'est mercredi. J'irai pas au bout de la semaine, le prof a dit que cent lignes ça suffit.

M arie (c'est-à-dire la Sainte Vierge)
h s'il te plaît (merci)
I   nvente un miracle
S  pécial. Que Dieu qui a fait le ciel et la terre et le terrain pour construire
O rdonne aux HLM de se grouiller (merci) afin de
N ous reloger (même dans quinze mètres carrés). Parce que sinon -

(Sinon quoi ?)
Amen
                                       Le Tapis du Salon, Annie Saumont, Julliard, 2012, p. 62-63

« Je veux, si je suis élu président de la République, que d’ici à deux ans, plus personne ne soit obligé de dormir sur le trottoir et d’y mourir de froid. Parce que le droit à l’hébergement, je vais vous le dire, c’est une obligation humaine. »

 Nicolas Sarkozy – Charleville-Mézières (Ardennes) – 2006

mercredi 22 février 2012

Vol au-dessus d'un nid de coucou

A Auriane, qui a choisi ce difficile métier (et qui est tout le contraire de Mildred Ratched !)

C'était en 1975, j'avais 18 ans et ce film-là, je ne l'ai jamais oublié. Je n'ai jamais plus revu non plus un Jack Nicholson aussi fort, aussi puissant, aussi impressionnant et "sincère" dans son jeu d'acteur.
Ce film m'émeut toujours autant et j'ai toujours la gorge serrée quand Chef s'enfuit ...de l'écran.


lundi 20 février 2012

Vasarely

Zebra, 1938. La première oeuvre de Vasarely, celle qui inaugure son Op art.
Ce tableau constitué de bandes noires et blanches tordues donne l'impression tridimensionnelle d'un zèbre assis.
Cet artiste d'origine hongroise,  nourri par le Bauhaus, graphiste,  est animé par un principe: celui de l'illusion d'optique. Il explorera toutes ces illusions.
Pourquoi? Peut-être pour montrer que voir n'est pas une preuve d'existence, ou que voir n'est pas démontrer, tordant le coup à Saint Thomas...


Ainsi, il exploite l'illusion du mouvement en utilisant des réseaux linéaires comme dans Etude de perspective (1943)
ou l'illusion de la grille d'Hermann,  découverte depuis plus de 100 ans, comme dans Rena II A (1968) où l'on voit des taches grises briller aux intersections des lignes claires
ou encore l'illusion des contrastes, montrant qu'une même couleur peut apparaître claire ou foncée selon son contexte, telle que le prouve l'image de L'échiquier publié par Ted Alderson en 1995, où contrairement aux apparences le gris du carré A est le même que celui du carré B.
Partout ou presque, dans l'oeuvre de Vasarely, il y a l'omniprésence des mathématiques: utilisation de figures géométriques abstraites, symétrie, répétition.
Un article assez pointu dont je me suis inspirée pour écrire cette note, tente de montrer la musicalité de l'oeuvre de Vasrely, concluant que "la musique a probablement eu une grande influence sur la naissance de l'art abstrait."
Il ne faudrait pas non plus oublier, pour conclure sur cet artiste assez oublié, qu'il avait une démarche "politique" aussi: pour regarder sa peinture, disait-il, pas besoin d'avoir des pré-requis, autrement dit une "culture". Il suffisait de regarder et de construire son propre regard. Un  art pour tous en somme. 
La fondation d'Aix -en -Provence donne à voir des oeuvres gigantesques, impressionnantes : la visite est agréable, stimulante et  nous sommes médusés par les astuces déployées pour tromper notre regard qui se croit pourtant (trop?) sûr de lui.
En revanche, quand nous l'avons visitée il y a trois ans, la Fondation allait mal. Qu'en est-il aujourd'hui ?


samedi 18 février 2012

Vagants (clercs)



Les clercs vagants étaient au Moyen Age des moines le plus souvent en rupture de monastère. Ce sont des hommes qui " pensent et sentent comme les plus libres poètes romains" en mêlant à leur langue des fragments du latin d' Eglise qu'ils ont pratiqué en d'autres circonstances.  Voici un extrait des Carmina Burana (1230) recueil de poèmes, chants religieux et chansons d'inspiration libre et familière écrite par des clercs vagants allemands.
C'est essentiellement une satire violente de l'ordre établi. La singularité de la chanson qui suit tient à ce que le récit est fait par la victime.




J'étais une enfant belle et bonne
quand vierge encore j'étais en fleur
tout le monde me louangeait
Hou et oh ! Maudit le tilleul qui pousse
au long du chemin !

Un jour je voulais aller à travers prés
cueillir des fleurs
alors un voyou voulut
m'y déflorer

Il me prit par ma blanche main
mais pas sans bonnes manières
il me conduisit au long du pré,
frauduleusement.

Il me prit mon habit blanc,
sans bonnes manières,
il me traîna par la main
très violemment

Il dit :"Femme, allons-y
l'endroit est retiré !"
ce chemin, qu'il soit honni !
j'ai pleuré sur tout ça.

Voici un beau tilleul
non loin du chemin :
j'y ai laissé ma harpe,
mon psaltérion et ma lyre

Comme il arrivait au tilleul
il dit "Asseyons-nous" -
l'amour le pressait fortement-
"faisons un jeu"

Il saisit mon corps blanc,
non sans crainte,
et dit "je te rends femme,
douce est ta bouche".

Il souleva ma chemisette
et quand mon corps fut dénudé,
il entra soudain dans mon petit château,
poignard dressé.

Il prit le cuistot et l'arc
la chasse a été bonne !
Le même m'a ensuite trompée.
Voilà la fin de l'histoire.

Carmina Burana,
Texte et traduction du Clemencic Consort
Harmonia mundi, France, HM 335 


mercredi 15 février 2012

Valse (s)

à mille temps
et puis  trois petites notes


"Valse mélancolique et langoureux vertige" 

vendredi 10 février 2012

Enigme 36


Quatre photos pour quatre oeuvres. Saurez-vous retrouver leur titre?
Amusez-vous bien. Bon week-end !
Vous pouvez envoyer vos réponses à xtinemer@gmail.com avant dimanche soir 20 heures, si le coeur vous en dit.
Réponse :
Bravo à Catherine qui a trouvé les 4 oeuvres et à Jacques qui en a trouvé une.
Il s'agissait de Tristan et Iseult (la ronce de leurs deux tombes), de La Chanson de Roland (la brèche Roland du cirque de Gavarnie), de Yvain ou le Chevalier au lion et de Lancelot ou le Chevalier de la charrette.
Bonne semaine à vous !
 

mercredi 8 février 2012

Villequier


Souvenir de l'été  passé. Villequier. La Seine au pied .
Roses trémières élégantes et délicates au jardin. Des rosiers tiges. Presque sauvages.
Un jour d'été chez les Vacquerie.
Le jour de la noyade, Victor était loin. Avec Juliette, en voyage. Loin de sa Didine chérie.
Beaucoup de documents, de peintures, de lettres, de photos, dans cette maison. Une surprise toute naïve: les dessins de Victor, pour ses enfants. J'imagine les histoires improvisées. Une douceur. La maison aurait pu être celle de L'art d'être grand-père. 

" Elle me quitte. Je suis triste, triste de cette tristesse profonde que doit avoir, qu’a peut-être (qui le sait ?) le rosier au moment où la main d’un passant lui cueille sa rose. Tout à l’heure j’ai pleuré (…) " 

En quittant Villequier, j'ai eu en tête les images de Truffaut. L'Histoire d'Adèle H. Adjani. La folie. Excès d'amour ?


Au cimetière, où je ne suis pas allée, toutes les femmes Hugo sont enterrées. Pour voir "l'or du soir qui tombe, et les voiles au loin descendant vers Harfleur".

dimanche 5 février 2012

Vases communicants

Pour l'énigme de la semaine, petit changement de procédure.

J'ai participé à un échange  Les Vases communicants.
Pierre a réalisé une huile sur carton que j'aimais et sur laquelle j'ai rédigé un texte énigme : elle se trouve depuis samedi chez Un promeneur tandis que chez Pierre est diffusé un texte du Promeneur. Le thème commun de cet échange était "Les gares".

L'occasion pour vous de découvrir deux autres blogs.

vendredi 3 février 2012

Vélasquez

Voici Démocrite de Vélasquez, peint  d'abord en 1627-28 puis retouché par le peintre lui-même en 1639-40. Il a une histoire tout à fait passionnante du fait précisément des repentirs qui ont été apportés au tableau, modifications dont semblait coutumier ce peintre officiel du roi d'Espagne, Philippe IV. On peut admirer ce tableau au Musée de Rouen. Cette ville fut propriétaire de ce tableau dès la fin du XVIIIème siècle, une famille espagnole en faisant cadeau au Bureau des finances contre des lettres de naturalité accordées par la ville. Rouen grand port maritime de l'époque, qui échangeait avec l'Espagne et comptait une petite communauté espagnole. Les Da Silva - les donateurs-  étaient probablement de la famille du peintre, puisque c'était son nom patronymique. Avec ce cadeau, Rouen devenait la seule ville française possédant "un" Vélasquez.

Il aura fallu d'abord attendre la fin du XIXème pour identifier le peintre et le sujet de ce tableau. On a longtemps cru qu'il s'agissait de Ribera-  le peintre qui  avait inventé ce genre pictural où l'on représentait des intellectuels antiques paré d'atours contemporains. Un  peintre rouennais, Lemonnier, qui avait découvert ce tableau dans une abbatiale de Rouen où elle avait rejoint d'autres oeuvres pendant la Révolution, crut voir en Démocrite, Christophe Collomb, bien que vingt ans plus tard, quand il revendit ce tableau à la ville de Rouen en 1822 pour l'ouverture du Musée, il entra sous le nom de Portrait de Newton. C'est Gaston Lebreton, conservateur de ce Musée qui authentifia en 1880 Vélasquez, après avoir étudié la production de ce peintre officiel de Philippe IV d'Espagne, notamment en le comparant au célèbre tableau Les Buveurs du Prado.

Démocrite emprunte ses traits  à Pablo de Valladolid, un des bouffons du roi espagnol ,chargé de dissiper sa mélancolie. Sa coiffure en oreille de chien est caractéristique et Vélasquez lui a déjà consacré un tableau visible au Prado. Voilà pour la carte d'identité du tableau qui est à elle seule une histoire compliquée. Mais le plus intéressant reste à raconter.

Une copie de ce  Démocrite, acheté par le peintre suédois Anders Zorn probablement dans les années 1910 en Allemagne - Zorn collectionna près de 20 000 oeuvres - représente exactement le même tableau à l'exception d'un détail de taille : à la place de la mappemonde,  le sujet tient dans sa main  un verre. Ce tableau, dont je n'ai pu trouver aucune représentation, est visible au Musée de Mora, une petite ville suédoise, dans la région des grands lacs. Cette copie provient probablement de l'atelier de Vélasquez et des spécialistes confirment que c'est sans doute le peintre lui-même qui a fixé le sujet de ce tableau même si son exécution fut laissée à ses élèves. Cette copie, construite selon des règles mathématiques, aurait servi à une première version du tableau  exposé à Rouen : mais dans la première version, le sujet ne montrait pas du doigt une mappemonde, mais tenait, main renversée, un vase: c'est ce que les nouvelles techniques scientifiques ont démontré en analysant avec un scanner très performant, la zone de la main...Pourquoi Vélasquez a t-il donc opéré un repentir sur cette toile ? Quel événement l'a poussé à faire d'un rieur un philosophe grec ?

Si  Vélasquez connut une mode iconographique , très en vogue à la Renaissance,  relancée  au XVIIème siècle par les peintres inspirés par Caravage, des peintures à mi-corps  avec le thème des philosophes grecs Démocrite - qui rit sur l'Humanité- et Héraclite, celui qui pleure, thème que les peintres flamands et Ribéra à Naples avaient remis au goût du jour,  ce n'est pas seulement cela qui le poussa à exécuter ces modifications. Rubens fut  invité à Madrid  de 1635 à 1637 et chargé, avec Vélasquez lui-même, de décorer le pavillon de chasse de Philippe IV,  La Torre de la Parada. On peut imaginer que la fréquentation de Rubens inspira Vélasquez et le poussa à faire de sa première copie, plutôt rieuse, un tableau qui égalait l'art du Flamand et rentrait dans un thème d'époque.

Par ailleurs, on sait que Vélasquez, formé à l'école d'un peintre savant  Francisco Pacheco, aimait les mathématiques, les traités d'optique et d'astronomie. Il était fasciné par la règle du nombre d'or qui visait à structurer de manière géométrique ses compositions pour rendre les proportions harmonieuses. Démocrite en est un bel exemple. Si l'on prend un compas et que l'on mesure la circonférence extérieure de la mappemonde, on s'aperçoit que le visage de Démocrite a exactement des cheveux au menton, la même dimension et que le diamètre de ces deux sphères est exactement le tiers de la largeur du tableau.

Enfin, dernière merveille dont on peut faire aujourd'hui son miel : ce n'est pas Héraclite qui s'afflige sur le monde mais Démocrite qui, en nous désignant du doigt cette mappemonde, semble nous dire que le monde est là, et qu'il faut en profiter, tout de suite. Un Démocrite qui ne peut susciter que l'empathie.

dimanche 22 janvier 2012

Vingt-deux !

Cette interjection argotique était utilisée dans certains corps de métiers. Dans Le Dictionnaire historique des argots français, Gaston Esnault, 1965, on la trouve dans le vocabulaire des typographes (1874) "Méfiez-vous, voilà le patron". Ce chiffre renverrait au corps des lettres, le 22 en étant un nettement plus gros que celui utilisé. Pendant l'absence du prote (autrement dit le contremaître), les ouvriers pouvaient enfin parler. Ce cri "Vingt-deux!" signalait son retour et mettait fin aux bavardages peu tolérés dans les ateliers. 
Elle appartient aussi au vocabulaire des charpentiers (1912), dans le sens de "Gare aux pieds !" quand ils jetaient une poutre à terre.
Puis apparut l'expression "22, v'là les flics", chez les malfrats et les gamins de Paris, à la fin du XIXème, faisant peut-être allusion au nombre de boutons sur la vareuse des policiers (11 apparemment ) qui patrouillaient toujours par deux.

L'étymologie reste obscure. Certains linguistes pensent que cette interjection serait la déformation de "Vingt dieux", juron très populaire jadis (et encore aujourd'hui dans certains villages de  Normandie profonde).

Toujours est-il que le "Vingt-deux, v'là les flics", a eu de beaux jours devant lui: aujourd'hui, il a une variante "Vingt-deux, v'là les keufs". Mieux ! Il a des "frères" dans certaines langues : sedici (16, chez les maçons italiens), twenty-three skidoo (Vingt-trois, fous le camp chez les Anglais ou Laisse -moi tranquille, dans le slang  de l'Amérique des années 20).

Cerise sur le gâteau : un verbe vingt-deuser (attesté aussi en vingt-dieuser, 1919), signifiant "donner l'alerte" serait dérivé de cette petite interjection qui méritait bien un billet...

vendredi 20 janvier 2012

Enigme 35

J'ai logé dans cette maison spéciale jusqu'à ce que je commette un acte irréversible. C'était fatal :  le mépris avec lequel on me traita n'avait pas d'autre issue. 

Mon histoire - relatée dans les journaux de l'époque - a inspiré un célèbre écrivain qui l'a immortalisée dans un roman, expliquant mieux que je ne l'aurais fait moi-même les raisons de mon acte, raisons qui dépassent largement mon histoire personnelle. 

Cette maison, dont la fonction ne fut pas toujours celle qu'on lui donna au moment où j'y ai séjourné, existe encore aujourd'hui. Elle a été le lieu de quelques faits divers, encore plus spectaculaires que le mien.

Qui suis-je ? De quelle maison et de quel roman s'agit-il ? 

Vous pouvez, si le coeur vous en dit, m'envoyer vos réponses à xtinemer@gmail.com  avant dimanche soir. Je peux aussi vous donner des indices si cette énigme, qui ne me semble pas si facile que cela, vous résiste.

Bon week-end à vous!
Réponse :
L'heureuse gagnante est Catherine. Bravo à toi ! Tu es incollable...
Il s'agissait de Claude Gueux, un roman de Victor Hugo. La maison spéciale est la Centrale de Clairvaux. C'était autrefois une abbaye...

mercredi 18 janvier 2012

Volapük

Volapük, volapük, vous avez dit volapük ?


lundi 16 janvier 2012

Va...

Va, je ne te hais point, s'exclame Chimène. Litote exemplaire  dans les traités de figures de style.
Va, cours, vole et me venge. C'est dans ces termes que Don Diègue pousse son fils à le venger.

Je viens de relire Le Cid : j'avais presque tout oublié de ce beau texte, sauf l'ennui profond que j'avais éprouvé quand je l'avais étudié au lycée, en 4ème sans doute. Pourtant en le relisant, je me suis aperçue que certains vers étaient profondément ancrés en moi.  Pourquoi ? C'est la question que je me suis posée, n'ayant pas le souvenir non plus d'avoir appris quelque tirade de cette tragi-comédie. Pourquoi donc connaître certains vers comme si je les avais appris comme les tables de multiplication " à la mitraillette ", comme le voulait  une de mes grands-mères ?

Je crois avoir trouvé  un début de réponse à cette interrogation et il y a là de quoi réjouir notre Pierrot national, Rouennais qui plus est! Ses vers sont passés dans le langage courant ou ont été empruntés, parodiés, dans la littérature .

J'ai entendu dans mon enfance des proches qui connaissaient  le texte sans jamais cependant avoir passé un Master 2 en littérature dramatique ou en analyse dramaturgique les prononcer souvent, à propos de ces tout et de ces rien qui font une vie. Quand nous abandonnions un jeu qui nous lassait, nous avions droit à  
Et le combat cessa faute de combattants 
ou  quand ma grand-mère  n'arrivait plus à mettre le fil dans le chas d'une aiguille, elle bougonnait  
O rage! ô désespoir! ô vieillesse ennemie ! 
Pourtant ma grand-mère n'a pas usé ses robes sur les bancs de l'école! Ce qui tend à prouver que même sans avoir jamais lu cette oeuvre, beaucoup de Français connaissent ces vers sans savoir leur origine.Et combien de fois ai-je entendu, lors de manifs, des "camarades" dire  
Nous partîmes cinq cents; mais par un prompt renfort
Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port.

Gosse, j'ai toujours cru que ces vers étaient des proverbes  et les pages roses du Larousse ont sans doute conforté cette impression...  

Et puis Pagnol y a mis son grain de sel et son Rodrigue, as-tu du coeur ? a fait le tour de France.Moins connu, Georges Fourest qui a parodié bien des textes "canoniques"a su faire dire à Chimène dans son recueil poétique La Négresse blonde 
"Dieu ! soupire à part soi la plaintive Chimène
Qu"il est joli garçon l'assassin de Papa !"

Tous ces vers vous rappellent à vous aussi, j'en suis sûre, des épisodes de votre vie ou des personnages qui vous ont côtoyés et citaient Corneille le plus naturellement du monde.  Mais cette" tradition" dépasse notre génération. Je m'en réjouis. Ma fille  -qui devait avoir à cette époque 13 ans- eut un enseignant de lettres qui s'appelait Monsieur Auvage.  Que croyez-vous qu'il arriva ? Il fut baptisé en deux temps trois mouvements par ces coquins de mômes,  "Monsieur O rage !" ou "Monsieur O désespoir !" selon son humeur...

Corneille a eu sa revanche sur l'Académie . Elle a tant critiqué sa pièce qu'il cessa d'en écrire pendant trois ans...On lui reprocha d'avoir contrevenu aux règles (pourtant très récentes) de la tragédie, le manque de pudeur et le comportement indécent de Chimène, l'incorrection de certains vers et patati et patata. N'empêche, Va... est toujours là !

samedi 14 janvier 2012

Enigme 34

Dans ce roman, l'auteur relate sous un autre nom, que je ne vous livrerai pas  (Google en ferait une bouchée!) un épisode historique qui permit à de nombreux politiques et journalistes influents de faire fortune.

Cet épisode eut lieu dans le dernier quart du XIXème siècle: il  est né d'une dette contractée par un pays dont nous avons beaucoup entendu parler en 2011, auprès du nôtre. C'est Jules Ferry qui par son intervention, en ordonnant l'invasion de ce pays a fait remonter le cours des titres et a fait la fortune des souscripteurs qui les avaient achetés quelques mois avant à bas prix, alors que notre pays se détournait ostensiblement dudit pays.
De quel épisode s'agit-il et dans quel roman est-il évoqué?

Comme à l'habitude, vous pouvez envoyer votre réponse à xtinemer@gmail.com avant lundi soir.
Passez un bon week-end, déjà entamé, je sais...

Réponse: 

Les heureux gagnants sont (par ordre d'apparition): Catherine, ZapPow et Calyste. Bravo à vous trois!

Il s'agissait de la dette tunisienne qui déboucha sur le Traité du Bardo, et qui est nommée dans le roman de Maupassant, Bel-Ami, "l'affaire du Maroc".

jeudi 5 janvier 2012

Vache

A Jacqueline qui m'a  vachement éclairée...

Voilà un mot que je ne pouvais pas esquiver  dans mon abécédaire, non seulement parce ma région  en regorge -encore que ce soit davantage la Basse Normandie- mais parce que du point de vue de la langue,  la vache a produit un "champ" de vocabulaire, amusant, varié, historique, argotique  très impressionnant!
"La vache" cet exclamatif n'a de secret pour aucun d'entre nous!  C'est bien de la surprise, voire de l'admiration que traduit cette exclamation qui désarçonne bien des étrangers qui viennent étudier ou travailler en France.  En découle l'adverbe "vachement" utilisé à partir des années 30 dans le sens de "très, beaucoup" en concurrence avec "vachtement" et même avec "vachte", adjectif réinterprété en adverbe "C'est une vachte de belle bagnole"... Mais le "vachement" de notre jeunesse a bien foutu le camp, il est aujourd'hui supplanté par l'agaçant "trop"!

Bien sûr, il y a les "vacheries", qui ne désignent plus, depuis belle lurette, les troupeaux de vaches (XIIème siècle) ou  les étables à vaches (XIVème siècle). "Vacheries",  donc pour veuleries, car "vacher", un verbe employé par Flaubert signifie "être lâche", puis "vacheries" pour désigner des personnes méchantes ou des situations désagréables , avant d'arriver à ces objets de mauvaise qualité, sur le modèle porcin de "cochonneries".

Il y en a tant d' expressions qui renvoient à cet animal mal vu dans notre société, mais sacré en Inde! Qui ne connaît pas "pleuvoir comme vache qui pisse", "manger de la vache enragée", "être une peau de vache" (déguisée en fleur), "être une vache à lait",   "donner un coup de pied en vache", "dormir comme une vache". On préfère le "plancher des vaches" au ciel (sauf le septième évidemment), on vit mieux en période de vaches grasses qu'en celle de vaches maigres! Il y a aussi la vache qui ne retrouverait pas ses petits,  celle qui regarde passer les trains! Sans parler de l'expression qui recommande à chacun son métier et les vaches seront bien gardées! L'amour vache, la vache folle, la queue de vache, la vache à lait... pauvre bête! 

Mais je vous laisse le meilleur pour la fin. Je suis vache? Je le sais!

L'expression Mort aux vaches a une drôle d'histoire: ce n'est pas la phrase dite par un farfelu qui en voulait aux vaches! D'ailleurs les vaches sont bien plus avenantes que les flics car on connaît le sens de cette expression qui en veut à tout ce qui porte uniforme. Non, tout cela n'a rien à voir avec les bonnes grosses vaches (ces trois derniers mots m'exposent à vos critiques, tant pis! Les vaches, elles, me comprennent). Non, donc! En fait l'expression remonte à 1870, l'époque de la guerre franco-prussienne. A Paris sur les postes de gardes allemands était écrit le mot WACHE, qui veut dire "garde", "sentinelle". Comme le Français n'est pas très doué pour les langues - c'est vachement raciste ça, mais bon passons!- et qu'on ne peut pas dire qu'ils portaient à l'époque un amour fou pour l'occupant, que croyez-vous qu'il arriva? Wache devint vache et comme ce fut facile, à chaque fois qu'on passait devant un de ces postes de s'exclamer (ou de dire entre ses moustaches) "Mort aux vaches"! Plus tard, cette expression devint un slogan anarchiste, une façon de se refaire une (noble) virginité.

Ainsi donc les vaches , qui en 1870 paissaient et ruminaient tranquillement dans la plaine de Nanterre, furent mêlées contre leur gré, à une sordide histoire de règlements de comptes entre deux peuples. A la même époque, on désignait aussi les Allemands sous le nom de "cochons" (voir la nouvelle de Maupassant Le Cochon de St Antoine). Pendant la guerre suivante, ce sera le tour des doryphores, bien moins sympathiques, je vous l'accorde, que nos douces ruminantes...  Une histoire vache, en somme!

lundi 2 janvier 2012

Virgile

Virgile, un alter Homerus ? L'Enéïde, un décalque de L'Iliade et L'Odyssée?

Il y a de quoi y perdre son latin, effectivement. Ce grand poème de 10 0000 vers,  composé de 12 chants, retrace les aventures du héros troyen Enée : son vieux père sur le dos, son fils à la main, il part pour fonder, selon les voeux des dieux,  une nouvelle Troie, quelque part en Hespérie (Italie). Tout comme Ulysse, Enée erre avec ses compagnons, surmonte des épreuves, vit des aventures multiples et des sortilèges amoureux, séjourne au royaume des morts. Voilà pour les 6 premiers chants.Ensuite, dans les six derniers, on entend le bruit des armes, on découvre avec lui sur son bouclier, l'histoire de la ville qu'il va fonder, depuis Romulus et Rémus jusqu'à Auguste.  Une épopée plagiat de L'Iliade et LOdyssée alors? Pas si sûr, tant les subtiles différences entre  ces deux chefs d'oeuvre suggèrent une signification nouvelle. Car qu'on ne l'oublie pas, il faut chanter la gloire de Rome de ce premier siècle avant JC en l'associant à la prestigieuse Troie et  diviniser  l'empereur Auguste lui-même, en lui inventant une filiation avec Enée, fils d'Anchise certes mais aussi de Vénus! Ce n'est pas n'importe qui, cette déesse: c'est la fille de Jupiter en personne! Et quand on n'est que le petit-neveu du grand César, ce n'est pas rien d'affirmer qu'on sort de la cuisse de Jupiter! Il avait de quoi roucouler, notre Auguste, il entrait dans la légende. Une épopée de propagande donc? Oui, certainement, mais une épopée tout de même qui mérite le détour. 


Lire L'Enéïde aujourd'hui?  Oui, mille fois oui, à condition de trouver une bonne traduction propice à nous faire rêver car pour certains d'entre nous il reste le souvenir douloureux des versions latines...C'est ce qu'arrive à faire je crois l'éditrice Diane de Selliers dans une publication de 2009, que j'ai eu l'occasion de feuilleter il y a peu: la traduction en vers libres de Marc Chouet est agréable à lire et la reproduction des fresques de Pompéï, de peintures romaines, de mosaïques pour illustrer les épisodes de ce beau poème est remarquable. Un peu cher, mais quand on aime, on ne compte pas!