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lundi 23 juillet 2012

Uhlman

On vous a sans doute demandé un jour les 10 livres que vous emporteriez sur une île déserte (le comble de la solitude, apparemment comme si la lecture était un acte solitaire... bref ! on ne va pas commencer à ergoter).

Je suis toujours infichue de répondre à une telle colle. Comme si nos goûts n'évoluaient pas, comme s'il étaient totalement indépendants de ce que nous sommes à tel ou tel moment de notre vie. 

Je m'y prête, de bonne grâce malgré tout! pour découvrir - mais je suis la seule à le savoir- que la liste varie. Toutefois, il est deux ou trois livres qui reviennent et L'ami retrouvé en fait partie. Il me reste de cette lecture une forte impression, un sentiment qui reste tenace. L'histoire d'Hans et Conrad est emblématique d'une époque qui n'est pas restituée d'une façon romanesque mais avec une économie de mots. Sobriété, distance, travail sur l'exactitude du souvenir pour mieux dire l'amitié, le chagrin, la perte. Un petit chef d'oeuvre.

Je ne résiste pas à l'envie de vous donner à lire le début de ce petit roman dont on ne se lasse pas.

"Il entra dans ma vie en février 1932 pour n'en jamais sortir. Plus d'un quart de siècle a passé depuis lors, plus de neuf mille journées fastidieuses et décousues, que le sentiment de l'effort ou du travail sans espérance contribuait à rendre vides, des années et des jours, nombre d'entre eux aussi morts que les feuilles desséchées d'un arbre mort.

Je puis me rappeler le jour et l'heure où, pour la première fois, mon regard se posa sur ce garçon qui allait devenir la source de mon plus grand bonheur et de mon plus grand désespoir. C'était deux jours après mon seizième anniversaire, à trois heures de l'après-midi, par une grise et sombre journée d'hiver allemand. J'étais au Karl Alexander Gymnasium à Stuttgart, le lycée le plus renommé du Wurtemberg, fondé en 1521, l'année où Luther parut devant Charles Quint, empereur du Saint Empire et roi d'Espagne.

Je me souviens de chaque détail : la salle de classe avec ses tables et ses bancs mas­sifs, l'aigre odeur de quarante manteaux d'hiver humides, les mares de neige fondue, les traces jaunâtres sur les murs gris là où, avant la révolution, étaient accrochés les portraits du Kaiser Guillaume et du roi du Wurtemberg. En fermant les yeux, je vois encore les dos de mes camarades de classe, dont un grand nombre périrent plus tard dans les steppes russes ou dans les sables d'Alamein. J'entends encore la voix lasse et désillusionnée de Herr Zimmermann qui, condamné à enseigner toute sa vie, avait accepté son sort avec une triste résignation. Il avait le teint jaune et ses cheveux, sa moustache et sa barbe en pointe étaient teintés de gris. Il regardait le monde à travers un pince-nez posé sur le bout de son nez avec l'expression d'un chien bâtard en quête de nourriture. Bien qu'il n'eût sans doute pas plus de cinquante ans, il nous paraissait, à nous, en avoir quatre-vingts. Nous le méprisions parce qu'il était doux et bon et avait l'odeur d'un homme pauvre; probablement n'y avait-il pas de salle de bains dans son logement de deux pièces. Durant l'automne et les longs mois d'hiver, il portait un costume tout rapiécé, verdâtre et luisant (il avait un second costume pour le printemps et l'été). Nous le traitions avec dédain et, de temps à autre, avec cruauté, cette lâche cruauté qui est celle de garçons bien portants à l'égard des faibles, des vieux et des êtres sans défense.

Le jour s'assombrissait, mais il ne faisait pas assez nuit pour éclairer la salle et, à travers les vitres, je voyais encore claire­ment l'église de la garnison, une affreuse construction de la fin du XIXe siècle, pour le moment embellie par la neige recouvrant ses tours jumelles qui transperçaient le ciel de plomb. Belles aussi étaient les blanches collines qui entouraient ma ville natale, au delà de laquelle le monde semblait finir et le mystère commencer. J'étais somnolent, faisant de petits dessins, rêvant, m'arra­chant parfois un cheveu pour me tenir éveillé, lorsqu'on frappa à la porte. Avant que Herr Zimmermann pût dire : « Herein », parut le professeur Klett, le proviseur. Mais personne ne regarda le petit homme tiré à quatre épingles, car tous les yeux étaient tournés vers l'étranger qui le suivait, tout comme Phèdre eût pu suivre Socrate."

L'Ami retrouvé, Fred Uhlman, 1971, en édition de poche

samedi 21 juillet 2012

Unisson

Ce roman, publié il y a déjà cinq ans, retrace l'histoire de  l'abbaye de Port-Royal-des-Champs, couvent de femmes, haut lieu du jansénisme, et qui fut, jusqu'à sa destruction en 1709 par Louis XIV, en butte à des vexations et des sanctions.

Quand je dis "retrace", ce n'est pas tout à fait exact car ne vous méprenez pas, ce live n'est pas un roman historique. Certes il se fonde sur une réalité historique, fruit de recherches documentaires nourries et intègres - qui nous pousse du reste à en savoir un peu plus sur Racine, Pascal et même sur ces débats théologiques autour de la grâce- mais il n'est pas que cela. Il est l'assemblage subtil, sensible et quasi charnel de onze voix  féminines qui toutes chantent à l'unisson cette aventure intellectuelle et humaine que fut Port-Royal. Ces voix parlent avec émotion, avec rage ou avec détermination  de l'expérience vécue dans cette abbaye : ainsi retrouve-t-on  la soeur de Pascal, moniale connue sous le  nom de Jacqueline de Ste Euphémie ("celle qui parle bien"),  la fille de Racine, Marie-Catherine, qui n'a de cesse  de comprendre son père ou plutôt ses balancements entre sa vie courtisane et sa foi: à sa mort  il souhaite être enterré à Port-Royal, un beau pied-de-nez au Roi Soleil...Des histoires intimes, fragmentaires, douloureuses, lumineuses se tissent alors à l'ombre de l'Histoire et ce tissage rend l'ensemble tangible, vivant.

Cette polyphonie de voix se combine à une variété de prises de paroles - monologues intérieurs, dialogues, paroles rapportées indirectement, récits à la 1ère personne-  et construit par des va-et-vient narratifs jamais pesants, toujours fluides,  l'existence de cette abbaye. Enfin, même si le lecteur connaît le sort qui fut réservé à Port- Royal,  il participe inconsciemment à la résistance des personnages qui lui ont survécu et qui tentent par la copie de documents très variés et évoqués discrètement, de conserver l'esprit de ce lieu devenu mythique.

L'écriture de Claude Pujade- Renaud se glisse dans toutes ces voix et donne au livre une sérénité. C'est son écriture qui réunit toutes ces voix et les fait précisément chanter à l'unisson. Un beau moment de lecture.

jeudi 12 juillet 2012

Ubuesque

"La tête en bas, on voit le monde à l'envers, et puisque le monde vit à l'envers, ça remet le monde en place. L'image qu'on nous donne du monde étant à l'envers, c'est cul par dessus tête qu'on commence à avoir une vue plus juste des choses. On est au moins en position de les reconsidérer. Sans que ce soit la tête qui commande."  Claude Régy


" Oh ! merdre !"  Ubu Roi, A. Jarry

mercredi 11 juillet 2012

de V à U

Au fond, il n'y a qu'un angle qui distingue le V du U, un angle pointu que les Latins ont préféré, à preuve le fiérot SPQR, traduisez SENATVS POPVLVSQVE ROMANVS...

Ce passage du V au U aura été longuet : j'ai bien cru que Vrac allait être l'Ultime, tant je me sentais Vidée, Vide. Avec le regret de ne pas trouver le courage de parler d'un personnage qui occupa bien mon année et qui me plaît toujours autant : j'ai nommé Valjean, Jean de son prénom, V'là le Jean de sa plus primitive origine. Ce Valjean, dont un évêque achète l'âme, alors qu'il a déjà purgé 19 ans de bagne pour un pain volé, contre deux malheureux chandeliers ! Cette phrase-là "C'est votre âme que je vous achète : et je la donne à Dieu", je ne l'ai jamais vraiment digérée.

Valjean devient ensuite Monsieur Madeleine, puis Ultime Fauchelevent, avant d'être Monsieur Leblanc et de retrouver, au moment du mariage de Cosette avec Marius, son véritable nom. Ultime me touche, et m'intrigue dans ce passage d'initiales: de Vaurien il passe à Ultime, le dernier, celui qui va se faire tout petit, "entrer" au couvent pour disparaître - faire le mort-  et faire de Cosette, une petite bourgeoise, bien éduquée comme il faut...

Je ne quitterai donc pas le V sans avoir parlé de ce personnage, si contemporain, si universel, que je fréquente depuis si longtemps et dont je ne me lasse pas. Ce personnage sans âge, qui peuple toujours hélas notre quotidien... 

Voilà, le V s'achève. Vive le U ! Je sens que le chemin risque d'être plein de VicissitUdes...

mercredi 25 avril 2012

Villeparisis (Marquise de)

Dans A la recherche du temps perdu, Marcel Proust évoque la vieille marquise de Villeparisis qui raconte ses souvenirs au jeune narrateur : parmi les écrivains que son père recevait, Chateaubriand.


" Vous me citez une grande phrase de Chateaubriand sur le clair de lune, lui disait Mme de Villeparisis. Vous allez voir que j'ai mes raisons pour y être réfractaire. M. de Chateaubriand venait bien souvent chez mon père. Il était du reste simple et amusant, mais dès qu'il y avait du monde il se mettait à poser et devenait ridicule ; devant mon père, il prétendait avoir jeté sa démission à la tête du roi et dirigé le conclave, oubliant que mon père avait été chargé par lui de supplier le roi de le reprendre, et l'avait entendu faire sur l'élection du pape les pronostics les plus insensés. Il fallait entendre sur ce fameux conclave M. de Blacas, qui était un autre homme que M. de Chateaubriand. Quant aux phrases de celui-ci sur le clair de lune, elles étaient tout simplement devenues une charge à la maison. Chaque fois qu'il faisait clair de lune autour du château, s'il y avait quelque invité nouveau, on lui conseillait d'emmener M. de Chateaubriand prendre l'air après le dîner. Quand ils revenaient, mon père ne manquait pas de prendre à part l'invité ; " M. de Chateaubriand a été bien éloquent ? - Oh ! oui. - Il vous a parlé du clair de lune. - Oui, comment savez-vous ? - Attendez, ne vous a-t-il pas dit, et il lui citait la phrase. - Oui, mais par quel mystère ? - Et il vous a même parlé du clair de lune dans la campagne romaine. - Mais vous êtes sorcier. " Mon père n'était pas sorcier, mais M. de Chateaubriand se contentait de servir toujours un même morceau tout préparé."
  Marcel Proust, A  l'ombre des jeunes filles en fleurs, II, 1918


Depuis bientôt un mois, j'ai laissé la pente douce...suspendue. J'ai dû et je dois -car l'entreprise n'est pas achevée- "remonter" tous mes classiques : je lagarde-michardise, je mittérandise, à qui mieux mieux. Même pas dégoûtée, simplement amusée (ou révoltée) par certaines analyses. Mais les textes résistent.

Seule joie dans cette tâche : je relie, renoue, redécouvre, revois, relis, revis (?) cette littérature que décidément j'ai eu cent mille fois raison de choisir et dont je tente de transmettre ma passion à de jeunes esprits qui me surprennent toujours.

La suite ... et le dénouement, dans très peu de temps, maintenant. Excusez ma si longue absence même si la jeune Alma continue d'intéresser des passants. Et c'est tant mieux !

dimanche 11 mars 2012

Vicomte de Valmont

Sitôt sa parution  en 1782,  cet ouvrage provoqua un tel scandale que l'auteur fut mis à l'index, forclos des salons de la capitale et menacé dans sa carrière militaire. Et rien ne s'arrangea après la Révolution : ce chef d'oeuvre du roman français  fut même interdit par les tribunaux pendant le dix-neuvième siècle. Au vingtième,  il y eut la conspiration du silence : Lagarde et Michard lui consacrent sept lignes, à côté de Rivarol et de Restif, dans un article intitulé "Littérature et moeurs à la veille de 1789". Cela n'empêchera pas le succès de ce roman : ce recueil de lettres qui sent le soufre fait scandale et rapporte à Choderlos de Laclos, lors de la première édition, l'équivalent d'une année de sa solde d'officier. Plus près de nous, on ne compte pas les préfaces élogieuses qui consacreront ce roman comme un classique et modèle indépassable de la  forme épistolaire. Preuve en est : les oeuvres complètes de Choderlos figurent dans le catalogue de  la  Pléiade.




Les Liaisons dangereuses, c'est un échange de 175 lettres entre une dizaine de personnages, les plus grands scripteurs étant la Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont. Parmi toutes ces lettres il en est une qui m'intrigue : c'est celle que Valmont n'a pas écrite à la Présidente, celle qui va pourtant la tuer et dont nous, lecteurs, ne savons rien. Enfin presque rien. Pas la preuve en tout cas, signée de sa main. Même si nous connaissons la teneur de cette lettre (lettre 141), Choderlos ne porte pas à notre connaissance la lettre qu'a rédigée Valmont. C'est normal me direz-vous, puisque c'est la Merteuil qui la lui souffle perfidement...  Excédée par les sentiments profonds que Valmont, son ancien amant, porte à la Présidente, sans que le principal intéressé en ait lui-même conscience, elle lui suggère  de recopier une lettre qu'une amie d'un homme de sa connaissance lui proposa pour le délivrer de l'amour d'une femme avec laquelle il n'avait pas le courage de rompre. Inutile donc de la faire réécrire. Le lecteur n'est pas un idiot.

Cette lettre présentée comme modèle de rupture la voici :
« On s’ennuie de tout, mon Ange, c’est une loi de la Nature ; ce n’est pas ma faute.
Si donc je m’ennuie aujourd’hui d’une aventure qui m’a occupé entièrement depuis quatre mortels mois, ce n’est pas ma faute.
Si, par exemple, j’ai eu juste autant d’amour que toi de vertu, et c’est sûrement beaucoup dire, il n’est pas étonnant que l’un ait fini en même temps que l’autre. Ce n’est pas ma faute.
Il suit de là, que depuis quelque temps je t’ai trompée : mais aussi, ton impitoyable tendresse m’y forçait en quelque sorte ! Ce n’est pas ma faute.
Aujourd’hui, une femme que j’aime éperdument exige que je te sacrifie. Ce n’est pas ma faute.
Je sens bien que te voilà une belle occasion de crier au parjure : mais si la nature n’a accordé aux hommes que la constance, tandis qu’elle donnait aux femmes l’obstination, ce n’est pas ma faute.
Crois-moi, choisis un autre amant, comme j’ai fait une autre maîtresse. Ce conseil est bon, très bon ; si tu le trouves mauvais, ce n’est pas ma faute.
Adieu, mon ange, je t’ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret : je te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n’est pas ma faute. »

Ce qui renchérit le caractère stupéfiant de l'absence de cette lettre, c'est que la Merteuil  elle aussi n'en revendique pas la paternité. Choderlos veut nous faire croire qu'aucun de ces deux libertins n'est responsable de ses actes: l'une parce qu'elle n'est pas l'instigatrice de cette lettre -enfin, nous ne sommes pas des enfants de choeur ! Valmont non plus-, l'autre parce qu'il n'y a aucune preuve à charge contre lui.

On comprend cependant que Valmont l'a écrite. Dans les termes exacts ? Sans doute ! La lettre 142 rédigée par Valmont, adressée à Merteuil, le confirme  mais contre toute attente, Valmont semble inquiet " J'espérais pouvoir vous envoyer ce matin la réponse de ma bien-aimée: mais il est près de midi, et je n'ai encore rien reçu." 
Cette lettre que ni la Marquise, ni le Vicomte n'endossent, scelle d'une façon implacable leur destin: la Présidente meurt de chagrin, Valmont comprend qu'il aimait cette femme et après avoir informé le tout Paris du méchant jeu auquel il jouait avec la Merteuil, se laissera tuer en duel. Enfin, l'impitoyable Marquise, défigurée, ruinée, s'exilera... pour une lettre de trop.

samedi 25 février 2012

Va-nu-pieds

"J'ai griffonné "maison" en lettres majuscules à gauche de la page c'est comme un jeu. Mon grand frère m'a dit qu'on est des SDF mais ça signifie pas qu'il faudrait qu'on la ferme. Alors voilà, il y a deux fois MAISON, je vais en ajouter une troisième. Demain je rendrai ce brouillon qu'on devait rédiger en perm et recopier à la maison. Le prof m'expédiera chez l'assistante sociale ou au bureau du directeur et lui - sait-on jamais - tout à coup va déclarer que la baraque à côté des cuisines est-ce que ça nous dépannerait, ou le vieux vestiaire du gymnase ?
Non. Le directeur s'en fout, il a d'autres projets pour l'occupation des locaux puants. Il nous signalera à la mairie, une mère au chômage, deux ados râleurs, on traînera dans un dossier de plus. Pourtant j'ai écrit MAISON une fois encore. C'est mercredi. J'irai pas au bout de la semaine, le prof a dit que cent lignes ça suffit.

M arie (c'est-à-dire la Sainte Vierge)
h s'il te plaît (merci)
I   nvente un miracle
S  pécial. Que Dieu qui a fait le ciel et la terre et le terrain pour construire
O rdonne aux HLM de se grouiller (merci) afin de
N ous reloger (même dans quinze mètres carrés). Parce que sinon -

(Sinon quoi ?)
Amen
                                       Le Tapis du Salon, Annie Saumont, Julliard, 2012, p. 62-63

« Je veux, si je suis élu président de la République, que d’ici à deux ans, plus personne ne soit obligé de dormir sur le trottoir et d’y mourir de froid. Parce que le droit à l’hébergement, je vais vous le dire, c’est une obligation humaine. »

 Nicolas Sarkozy – Charleville-Mézières (Ardennes) – 2006

samedi 18 février 2012

Vagants (clercs)



Les clercs vagants étaient au Moyen Age des moines le plus souvent en rupture de monastère. Ce sont des hommes qui " pensent et sentent comme les plus libres poètes romains" en mêlant à leur langue des fragments du latin d' Eglise qu'ils ont pratiqué en d'autres circonstances.  Voici un extrait des Carmina Burana (1230) recueil de poèmes, chants religieux et chansons d'inspiration libre et familière écrite par des clercs vagants allemands.
C'est essentiellement une satire violente de l'ordre établi. La singularité de la chanson qui suit tient à ce que le récit est fait par la victime.




J'étais une enfant belle et bonne
quand vierge encore j'étais en fleur
tout le monde me louangeait
Hou et oh ! Maudit le tilleul qui pousse
au long du chemin !

Un jour je voulais aller à travers prés
cueillir des fleurs
alors un voyou voulut
m'y déflorer

Il me prit par ma blanche main
mais pas sans bonnes manières
il me conduisit au long du pré,
frauduleusement.

Il me prit mon habit blanc,
sans bonnes manières,
il me traîna par la main
très violemment

Il dit :"Femme, allons-y
l'endroit est retiré !"
ce chemin, qu'il soit honni !
j'ai pleuré sur tout ça.

Voici un beau tilleul
non loin du chemin :
j'y ai laissé ma harpe,
mon psaltérion et ma lyre

Comme il arrivait au tilleul
il dit "Asseyons-nous" -
l'amour le pressait fortement-
"faisons un jeu"

Il saisit mon corps blanc,
non sans crainte,
et dit "je te rends femme,
douce est ta bouche".

Il souleva ma chemisette
et quand mon corps fut dénudé,
il entra soudain dans mon petit château,
poignard dressé.

Il prit le cuistot et l'arc
la chasse a été bonne !
Le même m'a ensuite trompée.
Voilà la fin de l'histoire.

Carmina Burana,
Texte et traduction du Clemencic Consort
Harmonia mundi, France, HM 335 


mercredi 8 février 2012

Villequier


Souvenir de l'été  passé. Villequier. La Seine au pied .
Roses trémières élégantes et délicates au jardin. Des rosiers tiges. Presque sauvages.
Un jour d'été chez les Vacquerie.
Le jour de la noyade, Victor était loin. Avec Juliette, en voyage. Loin de sa Didine chérie.
Beaucoup de documents, de peintures, de lettres, de photos, dans cette maison. Une surprise toute naïve: les dessins de Victor, pour ses enfants. J'imagine les histoires improvisées. Une douceur. La maison aurait pu être celle de L'art d'être grand-père. 

" Elle me quitte. Je suis triste, triste de cette tristesse profonde que doit avoir, qu’a peut-être (qui le sait ?) le rosier au moment où la main d’un passant lui cueille sa rose. Tout à l’heure j’ai pleuré (…) " 

En quittant Villequier, j'ai eu en tête les images de Truffaut. L'Histoire d'Adèle H. Adjani. La folie. Excès d'amour ?


Au cimetière, où je ne suis pas allée, toutes les femmes Hugo sont enterrées. Pour voir "l'or du soir qui tombe, et les voiles au loin descendant vers Harfleur".

lundi 16 janvier 2012

Va...

Va, je ne te hais point, s'exclame Chimène. Litote exemplaire  dans les traités de figures de style.
Va, cours, vole et me venge. C'est dans ces termes que Don Diègue pousse son fils à le venger.

Je viens de relire Le Cid : j'avais presque tout oublié de ce beau texte, sauf l'ennui profond que j'avais éprouvé quand je l'avais étudié au lycée, en 4ème sans doute. Pourtant en le relisant, je me suis aperçue que certains vers étaient profondément ancrés en moi.  Pourquoi ? C'est la question que je me suis posée, n'ayant pas le souvenir non plus d'avoir appris quelque tirade de cette tragi-comédie. Pourquoi donc connaître certains vers comme si je les avais appris comme les tables de multiplication " à la mitraillette ", comme le voulait  une de mes grands-mères ?

Je crois avoir trouvé  un début de réponse à cette interrogation et il y a là de quoi réjouir notre Pierrot national, Rouennais qui plus est! Ses vers sont passés dans le langage courant ou ont été empruntés, parodiés, dans la littérature .

J'ai entendu dans mon enfance des proches qui connaissaient  le texte sans jamais cependant avoir passé un Master 2 en littérature dramatique ou en analyse dramaturgique les prononcer souvent, à propos de ces tout et de ces rien qui font une vie. Quand nous abandonnions un jeu qui nous lassait, nous avions droit à  
Et le combat cessa faute de combattants 
ou  quand ma grand-mère  n'arrivait plus à mettre le fil dans le chas d'une aiguille, elle bougonnait  
O rage! ô désespoir! ô vieillesse ennemie ! 
Pourtant ma grand-mère n'a pas usé ses robes sur les bancs de l'école! Ce qui tend à prouver que même sans avoir jamais lu cette oeuvre, beaucoup de Français connaissent ces vers sans savoir leur origine.Et combien de fois ai-je entendu, lors de manifs, des "camarades" dire  
Nous partîmes cinq cents; mais par un prompt renfort
Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port.

Gosse, j'ai toujours cru que ces vers étaient des proverbes  et les pages roses du Larousse ont sans doute conforté cette impression...  

Et puis Pagnol y a mis son grain de sel et son Rodrigue, as-tu du coeur ? a fait le tour de France.Moins connu, Georges Fourest qui a parodié bien des textes "canoniques"a su faire dire à Chimène dans son recueil poétique La Négresse blonde 
"Dieu ! soupire à part soi la plaintive Chimène
Qu"il est joli garçon l'assassin de Papa !"

Tous ces vers vous rappellent à vous aussi, j'en suis sûre, des épisodes de votre vie ou des personnages qui vous ont côtoyés et citaient Corneille le plus naturellement du monde.  Mais cette" tradition" dépasse notre génération. Je m'en réjouis. Ma fille  -qui devait avoir à cette époque 13 ans- eut un enseignant de lettres qui s'appelait Monsieur Auvage.  Que croyez-vous qu'il arriva ? Il fut baptisé en deux temps trois mouvements par ces coquins de mômes,  "Monsieur O rage !" ou "Monsieur O désespoir !" selon son humeur...

Corneille a eu sa revanche sur l'Académie . Elle a tant critiqué sa pièce qu'il cessa d'en écrire pendant trois ans...On lui reprocha d'avoir contrevenu aux règles (pourtant très récentes) de la tragédie, le manque de pudeur et le comportement indécent de Chimène, l'incorrection de certains vers et patati et patata. N'empêche, Va... est toujours là !

lundi 2 janvier 2012

Virgile

Virgile, un alter Homerus ? L'Enéïde, un décalque de L'Iliade et L'Odyssée?

Il y a de quoi y perdre son latin, effectivement. Ce grand poème de 10 0000 vers,  composé de 12 chants, retrace les aventures du héros troyen Enée : son vieux père sur le dos, son fils à la main, il part pour fonder, selon les voeux des dieux,  une nouvelle Troie, quelque part en Hespérie (Italie). Tout comme Ulysse, Enée erre avec ses compagnons, surmonte des épreuves, vit des aventures multiples et des sortilèges amoureux, séjourne au royaume des morts. Voilà pour les 6 premiers chants.Ensuite, dans les six derniers, on entend le bruit des armes, on découvre avec lui sur son bouclier, l'histoire de la ville qu'il va fonder, depuis Romulus et Rémus jusqu'à Auguste.  Une épopée plagiat de L'Iliade et LOdyssée alors? Pas si sûr, tant les subtiles différences entre  ces deux chefs d'oeuvre suggèrent une signification nouvelle. Car qu'on ne l'oublie pas, il faut chanter la gloire de Rome de ce premier siècle avant JC en l'associant à la prestigieuse Troie et  diviniser  l'empereur Auguste lui-même, en lui inventant une filiation avec Enée, fils d'Anchise certes mais aussi de Vénus! Ce n'est pas n'importe qui, cette déesse: c'est la fille de Jupiter en personne! Et quand on n'est que le petit-neveu du grand César, ce n'est pas rien d'affirmer qu'on sort de la cuisse de Jupiter! Il avait de quoi roucouler, notre Auguste, il entrait dans la légende. Une épopée de propagande donc? Oui, certainement, mais une épopée tout de même qui mérite le détour. 


Lire L'Enéïde aujourd'hui?  Oui, mille fois oui, à condition de trouver une bonne traduction propice à nous faire rêver car pour certains d'entre nous il reste le souvenir douloureux des versions latines...C'est ce qu'arrive à faire je crois l'éditrice Diane de Selliers dans une publication de 2009, que j'ai eu l'occasion de feuilleter il y a peu: la traduction en vers libres de Marc Chouet est agréable à lire et la reproduction des fresques de Pompéï, de peintures romaines, de mosaïques pour illustrer les épisodes de ce beau poème est remarquable. Un peu cher, mais quand on aime, on ne compte pas!

dimanche 13 novembre 2011

Woodstock


Je viens d'achever la lecture de Hymne, le dernier livre de Lydie Salvayre. Fort et formidablement écrit !

Ce roman est un hymne à Jimi Hendrix et à sa chanson The Star Spangled Banner chantée le 18 août 1969 à 9 heures du matin à Woodstock. L'hymne américain revu par Hendrix et devenu Hymne, avec un H majuscule pour cet écrivain dont j'avais lu La Compagnie des spectres, il y a une certain temps et qui m'avait  laissé un souvenir intense.

Lydie Salvayre dit vouloir écrire  une louange à Jimi Hendrix, ce musicien américain, lui, " le trois fois bâtard, le trois fois paria, le trois fois maudit, lui dont les veines charriaient du sang noir, du sang cherokee et quelques gouttes de sang blanc, lui qui vivait avec trois coeurs battants, et peut-être davantage.
Car Hendrix était, à lui seul, un continent et une Histoire."

Une louange car la reprise de l'hymne américain par ce guitariste génial, gaucher et qui avait monté ses cordes sur sa première guitare à l'envers, brasse "dans un même choeur le sanglot des Indiens Cherokee chassés de leurs sauvages solitudes, la nostalgie des esclaves noirs qui chantaient le blues dans les champs de coton, les fureurs électriques du rock'n'roll moderne et les sons si nouveaux du free-jazz,
par le seul moyen de sa musique, il rameuta en trois minutes quarante-trois, le troupeau des  Amériques qui faisaient l'Amérique et qui hurlèrent à la mort de se voir ainsi regroupées."

Salvayre, qui  d'emblée annonce qu'elle n'a "rien d'une experte en musique, qu'elle n'en possède ni le savoir ni les armes", qui ne cherche pas non plus à faire de l'ombre aux biographes de Hendrix, démontre qu'en introduisant du blues, du free-jazz, des mélopées indiennes dans cet hymne,  Jimi Hendrix fit acte politique.  Un cri qui résonne encore en elle, "un cri plus fort que tous les mots."

L'écriture de Lydie Salvayre claque, sonne! Elle dévoile l'intime, cette admiration sans limite pour cette musique, sans jamais parler d'elle! Elle sait dire l'émotion, elle sait raconter l'enfance de John Allen Hendrix, son désarroi, sa timidité, son manager pourri, sa descente aux enfers. Elle sait aussi raconter les Noirs chassés  des snacks, des plages, des cinémas, elle sait raconter le Vietnam cette guerre  qui "dépassait de beaucoup la mesure d'un désastre national, une guerre qui était comme une plaie empoisonnée dans l'esprit de la jeunesse", les rockers -certains- qui inauguraient le marketing -la musique/marchandise- et qui ne pensaient qu'au fric.Oui, elle sait  tout raconter, sans lourdeur, sans pédagogie, avec son coeur, avec sa franchise, avec enthousiasme, avec colère, avec passion,  mais le plus superbe, le plus touchant c'est que ses mots deviennent eux-mêmes un chant, un autre hymne. Tout son livre mériterait qu'on lui prête une voix: et quelle plus belle réussite qu'un écrivain qui écrit pour la voix humaine?


J'aurais envie de vous donner à lire des passages entiers! Allez, un dernier:
"Un hymne de trois minutes quarante-trois qui fit du 18 août 1969 une date dans l'Histoire, je l'affirme et le signe
et, où, quarante ans après, nous sommes innombrables à puiser je ne sais quels élans, je ne sais quelles forces. Car je l'ai constaté en moi: aux jours de lassitude et souvent en novembre, lorsque rien n'apparaît pour me donner du sens, lorsque je sens monter une sourde tristesse doublée d'un sourd ennui, lorsque prostrée devant mon poste de télévision, je me laisse glisser dans une résignation morne, lorsque je mange sans faim, lorsque je bois sans soif, lorsque je lis des livres qui me tombent des mains, lorsque je ne peux m'empêcherde bâiller devant toutes ces protestations faites à tout propos, mais si tièdement et si mollement qu'elles portent en elles leur propre reniement, lorsque les faiseurs d'opinion me semblent acoquinés à la pire veulerie,
j'écoute The Star Spangled Banner,
j'écoute la musique d'un jeune homme qui mourut à vingt-sept ans pour la beauté." 



lundi 24 octobre 2011

W ou le souvenir d'enfance

Ce livre  de Georges Perec, publié en 1975, est un Objet Littéraire Non Identifié. Certes, c'est une autobiographie, à laquelle Perec a donné une nouvelle forme mais c'est aussi un roman. Deux récits se croisent et le lecteur est désarçonné:  embarqué  aux côtés de Gaspard Winckler pour mener une enquête- il faut retrouver un enfant sourd muet naufragé-, il est vite floué: l'enquête est abandonnée et se développent alors deux récits, sans rapport l'un avec l'autre, apparemment. Navigation à vue vers l'île de W, en Terre de feu, et vers Villars-de- Lans!

Peu  à peu, pourtant, nous découvrons les liens qui éclairent mutuellement ces "textes" apparemment sans rapport mais pourtant alternés: celui d'un narrateur qui tente de "reconstituer dans la trame de l'écriture les fils brisés qui le rattachent à son enfance" -mais comment faire quand ses parents ont été "engloutis" par la guerre et l'extermination, que la mémoire est inefficace et que les paroles des autres témoignent à votre place?-,  et un deuxième imaginé pendant l'enfance -retravaillé bien plus tard à l'âge adulte- qui présente une île utopique où les insulaires ne vivent que par et pour le sport...

Ces deux textes de par leur forme et leur intention s'opposent violemment: l'un, celui de l'enfance, est lacunaire, ""pauvre d'exploit et de souvenirs, fait de bribes éparses, de blancs, d'oublis, de doutes, d'hypothèses, de maigres anecdotes", l'autre au contraire déborde de descriptions généreuses, précises, mathématiques même. A nous en donner le tournis! A en devenir obsédantes puis kafkaiënnes pour devenir clairement-par l'allusion faite au livre de Rousset L'univers concentrationnaire par Perec lui-même, une allégorie du nazisme et de leurs usines à tuer...

C'est un livre que l'on porte en soi, quand on l'a lu. On y songe souvent: pourquoi écrire sur soi? Est-il possible d'écrire son enfance, cet univers vécu dans la totale inconscience? En quoi l'écriture répare-t-elle?

" Je n'écris pas pour dire que je ne dirai rien, je n'écris pas pour dire que je n'ai rien à dire. J'écris : j'écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j'ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leurs corps ; j'écris parce qu'ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l'écriture : leur souvenir est mort à l'écriture ; l'écriture est le souvenir de leur mort et l'affirmation de ma vie."

Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, L'imaginaire, Gallimard, chapitre VIII, pages 63-64)

mardi 26 juillet 2011

XS

Helmer a  un vie XS. Extra Small. Paysan malgré lui dans le Waterland, région de la Hollande septentrionale, seul dans la ferme de son père , Helmer a vécu depuis ce jour d'avril 1967 - date de la mort accidentelle de son frère jumeau- "la tête sous les vaches" et ne l'a "plus jamais sortie de là". Sa vie monotone, toute petite se résume à la traite des vaches, regarder par la fenêtre les saisons qui passent et les watringues changer d'aspect, vivre dans la même chambre étroite, humide...seul. N'être plus qu'une moitié. Les années passées à la ferme, sous la férule d'un père autoritaire et d'une mère soumise à la volonté d'un mari qui ne se remet pas de la mort de son fils chéri, sont les années du rien pour Helmer. Il n'a été personne, et le jeune homme parti à Amsterdam étudier la littérature 35 ans auparavant est enfermé à jamais dans des cartons: à la mort du frère, il s'est cru obligé de reprendre sa place, à la ferme.Il n'en est plus jamais ressorti.

Pourtant, ce jour-là, celui qui correspond au tout début de l'histoire, Helmer décide de tout changer: oh! ce n'est pas grand-chose mais c'est symbolique. Il monte son père désormais grabataire, là-haut, dans la chambre qu'il a occupée pendant des années. Lui, il s'installe en bas, change tout : les meubles, la moquette, la peinture. Toutes les vieilleries sont reléguées dans la chambre du fils disparu, ou jetées. Helmer vit dans du neuf. C'est vide, certes, mais  Ada, une voisine,  trouve cela formidable: "elle a surtout été impressionnée par la sensation d'espace". Et bon dieu, comme Helmer en a besoin d'espace! Il a tant vécu au plus petit de lui-même.

L'hiver arrive: il va de nouveau patiner sur le Grand Lac. Les souvenirs de l'Ijsselmeer gelé lui reviennent: leur père un peu casse-cou avait décidé de tester le poids de la voiture sur la glace. C'est quand il a vu dans le rétroviseur la détermination de ses deux fils -prêts à narguer la mort avec lui- "soudés comme des siamois", qu'il n'a pas osé s'aventurer parce que "vous ne faisiez plus qu'un au milieu de la banquette arrière."

En même temps qu'Helmer s'approprie les lieux- rien ne lui appartient dans cette ferme à part des ânes qu'il a achetés et qui font la joie des gosses d'Ada- le passé resurgit. La "presque épouse" de Henk, le jumeau disparu, donne de nouveau de ses nouvelles: elle veut revoir les lieux et demander un service à Hemler. Il hésite et finit par la recevoir...

La vie d'Helmer va tout à coup s'agrandir: parce qu'il peut enfin parler, dire son chagrin qu'on n'a jamais entendu, sentir son corps et sa tête fonctionner, se regarder dans une glace, exhumer des livres enterrés dans des cartons poussiéreux, tenter de comprendre un père qui ne l'a jamais aimé, résoudre des questions restées jusqu'à cet hiver-là sans réponse, se confronter à un Henk qui n'est pas son frère mais qui est son double à lui, et retrouver enfin celui qui l'a apaisé autrefois et qui l'a reconnu comme un individu à part entière. Celui  qui ne le nommera jamais plus Helmer, mais l'Homme aux ânes.


Ce beau roman sobre et  poétique , s'ouvre en novembre et s'achève en été, il débute en Hollande avec les watergang, les corneilles mantelées, les foulques macroules et se termine au Danemark sur une falaise d'où Helmer, cet homme simple et profond admire le soleil se coucher. Là -haut. Seul. Une vie de rien, mais pas pour rien dès lors qu'Helmer lui trouve un début de sens et retrouve le désir. Dans un calme où la solitude ne pèse plus. Un calme que le père transporté là-haut, dans la chambre du premier étage a pu apporter aussi à son fils , avant de mourir.  Maintenant Helmer vit en XL.




 Là-haut, tout est calme, Gerbrand Bakker, traduction du néerlandais  par Bertrand Abraham, Folio, 2006 , 2009 pour la traduction française

lundi 18 juillet 2011

X littéraire

Le Baiser volé, Fragonard

Ce n'est pas tous les jours que des écrivains portant un X à l'initiale de leur nom naissent et laissent une postérité. Bien sûr, je pourrais évoquer Xénophon, sa vie, son oeuvre mais je ne voudrais pas abuser de votre patience. Et pourquoi pas Xanthippe, me direz-vous, l'épouse acariâtre que Socrate épousa pour éprouver sa célèbre technique  la maïeutique? Oui, mais je n'y étais pas et les pensées " prêtées" à un philosophe, surtout quand elles viennent de si loin, sont sujettes à caution. Le bouquin de Françoise Xénakis  pourrait peut-être m'éclairer.

Portrait de Pierre Louÿs de F. Vallot
Me résoudre à admettre qu'entre le x, l'inconnue en mathématiques et le x de la pornographie, nulle voie? Détrompez-vous... Il existe un écrivain connu surtout aujourd'hui, pour sa littérature érotique et même pornographique, osons le mot . Il s'agit de Pierre Louÿs, bien évidemment....

Si Trois filles de leur mère, un roman résolument pornographique n'était pas devenu un "classique", il est quasiment certain que s'il était publié aujourd'hui, l'auteur serait traîné devant les tribunaux: pédophilie, inceste, zoophilie, machisme sont abordés sans aucune retenue, si ce n'est celle toutefois d'un narrateur assez prude qui  évite au roman l'ignominie.  L'ensemble est "hard" ou "hot", c'est comme vous voulez, mais si nous mettons dans notre poche  nos scrupules et notre morale , ce roman est considéré par certains  comme « le chef-d'œuvre de Pierre Louÿs » , dixit André Pieyre de Mandiargues.

D'après certains, ce roman retracerait des éléments biographiques de l'auteur: il aurait  eu pour amante une des filles de José de Hérédia, Marie, dont il aura un fils, laquelle épousera finalement Henri de Régnier tandis que Louÿs épousera la soeur de Marie, Louise. Imbroglio sentimental ou histoire de la famille tuyau de poêle, c'est comme vous voulez.

Ce roman écrit en 1910 et publié sous le manteau en 1926 qui retrace donc les mésaventures d'un jeune homme visité par une prostituée et de ses trois filles parvient  à dépasser les situations les plus odieuses et les plus ignominieuses grâce à une écriture qui déroule un fil sentimental -un vrai paradoxe!- et sait garder un ton plutôt tendre, complice, avec un humour assez décapant.

Je ne peux pas dire que ce roman est ma tasse de thé; j'ai "calé" mais cette littérature-là existe. J'en veux pour preuve cette réflexion du narrateur lui-même:
"C’était le langage de la sagesse avec un vocabulaire qui, pour n’être pas celui des sermons, avait néanmoins de la force et même une certaine éloquence."
Vous comprendrez que j'ai délibérément évité toute citation dudit roman, espérant éviter ainsi des lecteurs inhabituels attirés par des mots-clés trop suggestifs. Mais vous pouvez trouver le roman dans sa totalité ici, si  vous le souhaitez. La formule " Attention! âmes sensibles s'abstenir" ne manque pas cette fois-ci d' à propos! 

mercredi 13 juillet 2011

X ...VIIème

"Ce livre est licencieux..." Dans sa préface à la deuxième édition des Contes et Nouvelles en 1665 , La Fontaine en convient lui-même pour se garantir de la critique qu'on peut lui faire. Le genre du conte l'impose, dit-il alors, et cela doit suffire.
Dix ans plus tard, en butte aux mêmes critiques et à la manière des leçons de Boileau , il écrit:
                                                Qui pense finement et s'exprime avec grâce,
                                                Fait tout passer car tout passe.
                                                                  (Le Tableau, livre IV des Contes)

Un siècle plus tard, alors que la fortune des Contes est à son comble mais que le siècle des galanteries touche à sa fin, Fragonard  compose 57 dessins pour illustrer ces textes que renia pourtant La Fontaine, sur son lit de mort. Ces dessins sans doute commandés par un mécène désireux de posséder un exemplaire unique seront repris plus tard par Fragonard pour être traduits en gravure. Un amateur inconnu fait ensuite monter les dessins dans deux grands volumes manuscrits, ornés et richement reliés, et le chef d'oeuvre est alors soustrait définitivement au public.

Au XIXème, le manuscrit des Contes de La Fontaine, illustré par Fragonard est un ouvrage fabuleux dont on parle beaucoup mais que peu d'initiés ont la chance d'admirer. Passé de main en main, il devient "le plus beau livre du monde". Salué par une presse abondante et polémique, l'ouvrage entre dans les collections du musée du Petit Palais en 1934.

Voici un de ces contes, extrait du Livre II
L'anneau de Hans Carvel
Conte tiré de R ***

Hans Carvel prit sur ses vieux ans                        Eût voulu souvent être mort.
Femme jeune en toute manière:
                           Il eut pourtant dans son martyre
Il prit aussi soucis cuisants;
                                  Quelques moments de réconfort:
Car l'un sans l'autre ne va guère.
                          L'histoire en est très véritable.
Babeau (c'est la jeune femelle),
                            Une nuit, qu'ayant tenu table,
Fille du bailli Concordat
                                       Et bu force bon vin nouveau,
Fut du bon poil, ardente, et belle,
                         Carvel ronflait près de Babeau,
Et propre à l'amoureux combat.
                            Il lui fut avis que le diable
Carvel, craignant de sa nature
                               Lui mettait au doigt un anneau;
Le cocuage et les railleurs,
                                    Qu'il lui disoit: "Je sais la peine
Alléguait à la créature
                                           Qui te tourmente et qui te gêne;
Et la Légende, et l'Ecriture,
                                   Carvel, j'ai pitié de ton cas:
Et tous les livres les meilleurs:
                              Tiens cette bague, et ne la lâches.
Blâmait les visites secrètes,
                                   Car, tandis qu'au doigt tu l'auras,
Frondait l'attirail des coquettes;
                             Ce que tu crains point ne seras,
Et contre un monde de recettes,                             Point ne seras sans que le saches
Et de moyens de plaire aux yeux,                          - Trop ne puis vous remercier,
Invectivait de tout son mieux. 
                               Dit Carvel; la faveur est grande.
A tous ces discours la galande                               
Monsieur Satan, Dieu vous le rende,
Ne s'arrêtait aucunement;
                                      Grand merci, Monsieur l'aumônier!"
Et de sermons n'était friande
                                  Là-dessus achevant son somme,
A moins qu'ils fussent d'un amant.
                        Et les yeux encore aggravés,
Cela faisait que le bon sire
                                     Il se trouva que le bon homme
Ne savait tantôt plus qu'y dire,
                             Avait le doigt où vous savez.

lundi 16 mai 2011

Yeux (florilège)

Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire   
J'ai vu tous les soleils y venir se mirer
S'y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire

Aragon, Les Yeux d'Elsa, 1942




La courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j'ai vécu
C'est que tes yeux ne m'ont pas toujours vu. 

Eluard, Capitale de la douleur, 1926



La mort viendra et elle aura tes yeux
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu'au soir, sans sommeil,

sourde, comme un vieux remords
ou un vie absurde; Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.

Ainsi les vois-tu le matin
quand sur toi seule tu te penches

 au miroir. O chère espérance,
Ce jour-là nous saurons nous aussi
que tu es la vie et que tu es le néant.


                               Pavese, août 1950
                                 

jeudi 28 avril 2011

Yourcenar

"L'être que j'appelle moi vint au monde un certain lundi 8 juin 1903, vers les 8 heures du matin, à Bruxelles, et naissait d'un Français appartenant à une vieille famille du nord, et d'une Belge dont les ascendants avaient été durant quelques siècles établis à Liège, puis s'étaient fixés dans le Hainaut. La maison où se passait cet événement, puisque toute naissance en est un pour le père et la mère et quelques personnes qui leur tiennent de près, se trouvait située au numéro 193 de l'avenue Louise, et a disparu il y a une quinzaine d'années, dévorée par un building.

Ayant ainsi consigné ces quelques faits qui ne signifient rien par eux-mêmes, et qui, cependant, et pour chacun de nous, même plus loin que notre propre histoire et même que l'histoire tout court, je m'arrête, prise de vertige devant l'inextricable enchevêtrement d'incidents et de circonstances qui plus ou moins nous déterminent tous. Cet enfant du sexe féminin, déjà pris dans les coordonnées de l'ère chrétienne et de l'Europe du XXème siècle, ce bout de chair rose pleurant dans un berceau bleu, m'oblige à me poser une série de questions d'autant plus redoutables qu'elles paraissent banales, et qu'un littérateur qui sait son métier se garde bien de formuler. Que cet enfant soit moi, je n'en puis douter sans douter de tout. Néanmoins, pour triompher en partie du sentiment d'irréalité que me donne cette identification, je suis forcée, tout comme je le serais pour un personnage historique que j'aurais tenté de recréer, de m'accrocher à des bribes de souvenirs reçus de seconde ou de dixième main, à des informations tirées de bouts de lettre ou de feuillets de calepins qu'on a négligé de jeter au panier, et que notre avidité de savoir pressure au-delà de ce qu'ils peuvent donner, ou d'aller compulser dans les mairies ou chez des notaires des pièces authentiques dont le jargon administratif et légal élimine tout contenu humain. Je n'ignore pas que tout cela est faux ou vague comme tout ce qui a été réinterprété par la mémoire de trop d'individus différents, plat comme ce qu'on écrit sur la ligne pointillée d'une demande de passeport, niais comme les anecdotes qu'on se transmet en famille, rongé par ce qui entre temps s'est amassé en nous comme une pierre par le lichen ou du métal par la rouille. Ces bribes de faits crus connus sont cependant entre cet enfant et moi la seule passerelle viable ; ils sont aussi la seule bouée qui nous soutient tout deux sur la mer du temps."

                                                          Marguerite Yourcenar, Souvenirs pieux , 1974

                                       Qui sommes-nous et que peut-on en dire?

mercredi 13 avril 2011

Yeuse ou quercus ilex

"La colline était couverte de grandes yeuses crépues, couleur de fer."
Le Chant du monde, J. Giono, III, 1

l
                       Ver erat aeternum placidique tepentibus auris                   
mulcebant zephyri natos sine semine flores.
Mox etiam fruges tellus inarata ferebat
nec renovatus ager gravidis canebat aristis ;
flumina jam lactis, jam flumina nectaris ibant
flavaque de viridi stillabant ilice mella

 "Le printemps était éternel, et de leurs souffles tièdes,  les doux zéphyrs caressaient  les fleurs nées sans semences. Bientôt même, la terre, sans être labourée, produisait des moissons et le champ, non travaillé, blondissait sous  de lourds épis. Tantôt coulaient des fleuves  de lait, tantôt  des fleuves de nectar, et de l'yeuse verdoyante tombaient des gouttes de miel blond." Ovide,  Les Métamorphoses, Livre I, v. 107-112, traduction de  A-M Boxus et J. Poucet, 2005    

Ces quelques vers (célèbres et qui ont inspiré bien des peintres... et des philosophes!) évoquent l'âge d'or, chanté aussi par Virgile et Tibulle; ils sont écrits dans une langue simple, et à la fois ciselée puisque la répétition hyperbolique du mot flumina (fleuves) et rythmique de jam...jam (tantôt...tantôt) font entrer le lecteur dans l'univers  merveilleux de l'abondance et de la fluidité.  C'est un paradis où  l'yeuse  pleure du miel : de ses feuilles qui ressemblent à du houx coule le divin breuvage.

Lucas Cranach l'Ancien, 1530
 Après cet âge, qui connaît la paix et la concorde, viendra l'âge d'argent où le printemps éternel disparaîtra au profit des quatre saisons, obligeant ainsi l'homme à s'abriter des rigueurs de l'hiver et à travailler la terre. Après l'âge de bronze qui révélera son esprit belliqueux  arrivera l'âge de fer, l'âge maudit, où la violence et la soif de posséder pousseront les dieux à quitter la terre, tant ils seront scandalisés et déçus par les hommes.

Envers et contre tout, l'yeuse est toujours là et force toujours mon admiration. C'est un bel arbre rustique, puissant, qui persiste et résiste au temps. Seuls les changements climatiques semblent avoir raison de cet arbre typiquement méditerranéen. Il migre vers le nord !

mercredi 6 avril 2011

Yéti

Vous connaissez tous le Yéti, non?


Oui, évidemment, avec cet album de Hergé publié en 1960. Hergé se documente auprès de Maurice Herzog  qui a vaincu l'Annapurna en juin 1950 pour écrire son scénario. Il se renseigne sur l'alpinisme, les sherpas, dont l'un s'appellera malencontreusement Sahib ( Hergé confondant culture tibétaine et vocabulaire indien colonisateur) et aussi sur le Yéti que Herzog prétend avoir vu ! Eh oui !

Vous vous rappelez tous qu'il s'agit du crash d'un avion  à destination de Katmandou et qui transportait l'ami chinois de Tintin, Tchang. Tintin dans un rêve voit Tchang vivant et décide de se rendre sur les lieux - au Népal - malgré les exhortations du Capitaine Haddock à la prudence et à la raison.  Arrivé sur place , notre héros monte une expédition avec des sherpas, terrorisés à l'idée de rencontrer le Yéti. La suite et la fin, vous la connaissez. Cet homme des neiges n'est pas aussi abominable que cela!

Dans ce récit pas de méchant, hormis la montagne. D'autre part, dans cet album, le rêve fait son entrée et pousse Tintin à partir, animé par cette conviction intime que Tchang vit. On frôle avec le paranormal et la fameuse scène (drôle) de lévitation du moine bouddhiste tibétain nous transporte dans ce monde étrange.  La spirutalité et cette sagesse orientale légendaire dominent cette bande dessinée : les moines sauvent l'expédition de l'avalanche, affirment que Tchang est vivant, indiquent le chemin du repère du Yéti. Sagesse à laquelle s'oppose le Capitaine,  encore que dans cette histoire il se montre plus que jamais très paternel à l'égard de Tintin.

C'est un album que j'aime beaucoup: il est formidablement optimiste: on peut aller décrocher la lune dès lors qu'on est convaincu...

Pour vous faire sourire aussi, je vous renvoie à l'article Yeti qui montre encore la crédulité de notre humanité!