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vendredi 25 mai 2012

Vrac (en)

Une si longue absence... mais la vie happe, dévore, engloutit.
Depuis quelques semaines, émotions et agitations rythment mes jours.

Fin avril: ma fille devient docteur en pharmacie. A sa soutenance, toute notre famille - même son arrière-grand-mère est là.  Le soir, c'est la fête  dans une pizzéria toute simple: nous sommes 21, les chercheurs en cancéro de l'Inserm -coucou Zaeem, Yosra, Marie, Mouna, Jérôme- ses copains de lycée - coucou Charles, Brieg, Christophe-, ses amis de la fac - coucou Margaux, Abel, Michel- et nous au milieu de ces "têtes" si humbles et si savantes, si exploitées aussi... Yousra est chercheur en Tunisie: elle s'est battue pour les dernières élections dans son pays. "Tu sais, il faudra du temps pour que la démocratie arrive dans notre pays; je ne suis pas pessimiste". Zaeem, lui, a toujours une situation précaire en France: "le visa de séjour reste toujours un problème." Jérôme, diplômé d'Harvard, doit tenter, quelques jours après, le concours de recrutement de l'Inserm: c'est une pointure en immunologie mais la France méprise ses chercheurs.

Début mai: j'apprends que je suis reçue à mon Capes Lettres modernes.  Je l'avais déjà réussi, en Lettres Classiques, il y a trente ans, mais mon interruption de carrière me l'avait fait perdre, ainsi que mon ancienneté et mon échelon. J'ai redémarré à zéro, maître auxiliaire, le Smig et la précarité de l'emploi puisque chaque année, je pouvais faire des remplacements ici ou là.  Je ris (jaune). Je dois être une perle rare en France : certifiée deux fois, en trente ans, en Lettres classiques et en Lettres modernes. Suis bien décidée à me battre pour faire reconnaître dans mon reclassement les années... d'autrefois.
Lors de l'épreuve orale, stupéfaction : l'épreuve que je devais passer ressemblait comme deux gouttes d'eau à celle des années 80 : l' Ecole serait-elle toujours la même depuis ces temps antédiluviens ? Les savoirs savants, est-ce la parade idéale pour s'occuper de collégiens "dys"et pour affronter toutes les vicissitudes du métier ? Je ris (jaune)

Week-end du 8 mai: en balade avec nos latinistes en France gallo-romaine -coucou Calyste : le musée de Lyon ? Grosse déception, mais le Pont du Gard, Nîmes, Arles, bien, très bien - coucou Chri !
Ai bien pensé à vous, mais comment faire connaissance au milieu de 44 jeunes ados ? Voyage très très réussi, malgré le déluge lyonnais.

Depuis une semaine, répétitions sur répétitions pour finaliser le projet théâtre de la 4ème Debussy : une classe de 17 élèves, essoufflés par les rythmes scolaires,  en perte de vitesse, en chute libre pour certains : pour les réconcilier - tenter de-, ils mènent un projet théâtre avec un professionnel et toute l'équipe pédagogique. La pièce ? Les Misérables ! Etonnant, non? Mais quelle réussite! Trois représentations, devant les copains de 4ème, de 3ème et le soir devant les adultes. "J'ai pas dormi de la nuit, M'dame. J'ai peur!" Frédéric, un enfant précoce qui refuse de nous montrer ses capacités: une histoire familiale lourde. A pleurer. Frédéric, que j'ai l'impression de connaître depuis toujours et qui me fait monter les larmes quand je le vois jouer Jean Valjean...Ils vont se sentir orphelins la semaine prochaine, mais ils seront des stars, eux la drôle de classe que certains regardaient de haut...

Entre temps, parce que je n'ai pas eu de vacances, pas un moment pour lire "gratuitement"ou pour me régaler intellectuellement, j'ai repris le chemin du cinoche , du théâtre et des musées

Trois très grands coups de coeur :

 Les Cancans, de Goldoni au Théâtre 13 à Paris mis en scène par Stéphane Cottin : ju-bi-la-toi-re ! Une troupe pleine d'énergie composée d'acteurs de 18 à 60 ans. Une rumeur qui enfle , qui enfle et qui désenfle. Formidables d'intelligence, astucieux, rusés ! Des acteurs qui jouent. Vraiment.



Au cinéma, un film qui donne envie de se lever, de danser; une histoire simple mais efficace. Il s'agit de Rock'n'Love de David Mackenzie. Un joyau. Mais un film  à qui on ne donne pas sa chance. Deux salles à Paris le distribuent. Honteux !

Pendant ce temps, Audiard se pavane dans toutes les salles: j'ai DÉTESTÉ  De rouille et d'os. Vraiment. Insupportable de pathos à la noix .La dernière demi-heure, on se dit: "Ah non! Il va pas nous la faire, celle-là !" Eh bien si ! Il la fait, sans vergogne... Le personnage de Marion Cotillard dit de la petite frappe qu'elle a rencontrée : "Mais si, la délicatesse, tu sais ce que c'est!" Faudra nous le démontrer ça... Me suis em... à cent sous de l'heure. J'aurais dû prendre la poudre d'escampette dès la première demi-heure, quand ça sentait le roussi.

 Enfin, jeudi dernier, nous sommes allés  découvrir au Musée des Lettres et des Manuscrits, l'exposition consacrée à Sur la route, de Jack Kerouac. Le rouleau de 36 mètres y était exposé : il est en France pour trois mois seulement. Sur les côtés de cette "route" en papier calque, les itinéraires empruntés par Jack, ses "pères" littéraires (Proust, Rimbaud, Baudelaire, London) illustrés par leurs propres manuscrits (on est dans le musée spécialisé , non ?) , des photos, le scénario annoté de la main de Walter Salles (film présenté à Cannes et sorti en salle mercredi dernier), des objets du film, la lettre de Kerouac à Brando, le suppliant presque de bien vouloir jouer dans le film- Marlon a décliné l'offre, il aura fallu plus de 60 ans pour voir sa première adaptation! Bref, une petite expo, pas trop chronophage, rudement bien faite et intelligente;

Aujourd'hui, 30° à Evreux. Je suis en vrac. Normal, docteur ?

samedi 31 décembre 2011

Voici...

      qui vous souhaitent
une belle santé,  de belles rencontres, de belles lectures, de belles surprises, de beaux instants...

Ce billet est dédié à Anijo, Anna F., Calyste, Catherine L., Chri,  Elsarave, Flocon ,Marine, Pierre et ZapPow mes fidèles commentateurs, à Cathiemini, Charles, Claire, Claude D., Eric, Frenchpeterpan, Jacques, Lancelot, Patrick et Stéphanie, lecteurs et joueurs qui m'ont encouragée et enfin à celles et ceux qui passent ici sans se faire connaître.
A toutes et tous, profitez de chaque instant!

dimanche 20 novembre 2011

Wonderland

Un antidote à ce mois de novembre, toujours éprouvant pour moi.

Des images lumineuses et flamboyantes d'un pays que j'aime tout particulièrement. A partager et à savourer (en cliquant sur ce montage, les photos prennent de la...grandeur!)

mardi 27 septembre 2011

Wrocław (1)

C'était en 1983. L'été.

M., mon meilleur copain, celui avec qui j'avais préparé et réussi le Capes, me proposa de partir en Pologne, un pays qu'il connaissait bien. Sa mère, Polonaise, et responsable de l'association France-Pologne, l'avait  emmené dans ses nombreux  voyages et lui avait appris sa langue. Il avait envie de me faire découvrir ce pays dont nous parlions tant - on aimait tous les deux Gombrovicz , Kantor et Topor aussi!- et qu'il chérissait tout particulièrement...

Curieuse de ces pays dits à l'époque "de l'Est",  j'acceptai. Nous partirions avec ma voiture, pour un séjour de trois semaines, en passant par la  Tchéco, pays que nous pourrions seulement traverser puisque nous n'avions obtenu qu'un visa de 48 heures ...

Fin juillet, nous partîmes donc, la voiture bourrée de denrées toutes aussi improbables les unes que les autres pour l'Occidentale favorisée que j'étais: kilos de café, dont j'appris très peu de temps après que c'était "l'or noir" du pays pour négocier médicaments, essence et nourriture: il y avait aussi pêle-mêle (c'est peu de l'écrire), savon, laine, papier alu - des rouleaux par dizaines!-, épicerie sèche, antibiotiques, crèmes diverses et variées, coton, vêtements, conserves, ballons en plastique pas bien costauds, poupées bon marché, tennis, etc. Je ne sais plus exactement mais la 104  que j'avais à l'époque était pleine à ras bord. Sans oublier des dollars aussi, planqués dans nos sous-vêtements. 

La première étape était, après Prague, Wrocław, la ville où nous devions retrouver Margolzata, une jeune femme, amie de la famille de mon compagnon de voyage et qui réussissait à venir en France et à "l'Ouest", grâce à la troupe folklorique qu'elle dirigeait, même si, en y regardant de plus près, elle ne dirigeait pas grand-chose, puisque sans cesse sous la surveillance de toute une police secrète qui à l'époque voyageait avec les artistes... 

La première épreuve fut la frontière: les voitures occidentales étaient systématiquement fouillées. Nous eûmes "la chance" de ne pas être dépouillés  de nos  douze kilos de café. Nous dûmes payer l'équivalent de mille francs à l'époque- M. s'y était préparé, connaissant le tarif!- mais ma foi, ce n'était pas cher payé, d'après lui! Nous jouâmes la comédie des touristes à la fois ulcérés d'être délestés d'une telle somme et en même temps ... dociles. Non seulement on nous avait complètement "désossé" la voiture - les garnitures de portes gisaient au sol- mais en plus on nous faisait payer le prix fort! En réalité, nous nous réjouissions d'avoir toujours les dollars au chaud! J'avais heureusement échappé à la fouille au corps, la seule femme du poste frontière venait de quitter son service; les dollars destinés à la famille et aux amis étaient sauvés!   Belle époque qui doit évoquer bien des souvenirs à celles et ceux d'entre vous qui se "risquaient" à franchir les frontières de ces pays camarades... 

On s'en foutait! Nous étions passés avec tout notre fourniment! C'était l'essentiel...

Nous arrivâmes tard à Wrocław; Margolzata, son frère, ses parents nous attendaient. Au menu, du thé brûlant, quelques harengs en conserve, et de délicieux pounchkis!

C'était l'époque des vaches maigres: des queues à n'en plus finir pour n'avoir rien dans son cabas ou presque! Ce fut un dîner léger mais un de ceux que je n'ai jamais oubliés! Je n'avais jamais connu une telle chaleur, une telle hospitalité. J'avais l'impression de comprendre la joie et le chagrin de mes hôtes alors que je ne parlais ni ne comprenais aucun mot de polonais...

Cet état de grâce ne faisait que commencer.

samedi 30 juillet 2011

Xtine...

prend ses cliques et ses claques et fouette cocher...
  

Ira-t-elle ramer sous des cieux plus septentrionaux?

   A moins qu'elle ne se prélasse sous un châtaignier?

ou  persiste à arpenter le parc de cette belle abbaye ?
(vous aurez remarqué mes talents pour vous faire voyager , dans ma région...)


Elle part donc et le blog sera  au repos pendant ... trois bonnes semaines (non, non, ne pleurez pas!). Il vous faudra donc attendre pour lire les trépidantes aventures du W . Vous vous doutez bien que mon esprit restera en éveil pour saisir tous les W qui passeront  mais dans mon programme point de Waterloo, ni de Washington, ni non plus de tour touristique en Westphalie: pas de William ni de Walter en vue et il est probable que je quitterai ce monde sans savoir à quoi ressemblent au juste wapitis et wallabys. Dans les bouquins à emporter pas un seul petit auteur où le W serait en initiale, pas non plus de régime alimentaire à base de W. Il me reste les WC, lieu que je fréquenterai comme vous tous, mais  ...  Ah! peut-être du whisky? Autour d'une partie de whist? Mais pas de tripot prévu...Juste l'océan et plus tard le grand R alpin.

Je penserai bien à vous toutes et tous. Que tout se passe au mieux pour vous et à bientôt!

vendredi 8 juillet 2011

Yveline (2)


Avant son départ, je fis une dernière visite à Yveline à l'hôpital, lui apportant des livres de peinture. Je vécus cet après-midi-là  un énorme choc: après avoir discuté et après que je l'eus prise dans mes bras pour la réconforter , elle m' avoua qu'elle m'aimait. Je ne compris pas vraiment le sens de ces mots au  tout début. Elle le vit et dans un dernier sursaut,  elle se montra plus claire. J'étais sans voix: elle comprit à mon regard, à mon étonnement, qu'elle s'était totalement trompée. J'eus la force de lui dire qu'elle avait fait erreur et comment ai-je réussi à lui dire que je ne l'aimais pas, en l'aimant quand même, je ne sais plus. Aimer est bien le verbe le plus difficile à utiliser!

Je ressentais un malaise et j'eus en tête  des questions qui ne cessèrent de me tarauder longtemps.  Qu'avais-je donc fait pour qu'elle puisse croire que j'étais lesbienne? Comment avait-elle fait pour confondre une gentillesse somme toute normale avec un sentiment fort comme l'amour ? Dans quel désarroi affectif se trouvait-elle? Etait-ce son incapacité à assumer son homosexualité qui la mettait dans cet état-là? Et ses parents? Que savaient-ils, qu'avaient-ils fait? Et moi? Avais-je eu des paroles ou des gestes de trop qui avaient pu lui laisser penser que j'étais ce qu'elle avait cru?

J'appris par Denis qui la connaissait mieux que moi, que ses parents étaient cathos-tendance-très-traditionnelle : Yveline, quand elle rentrait le week-end chez eux, portait jupe plissée bleu marine et allait à la messe. Elle jouait le jeu, me dit-il. Son homosexualité était sans doute inavouable. Elle ne l'était pas (l'est?) déjà dans des familles "ordinaires" à l'époque (maintenant?) , comment pouvait-elle l'être dans une famille très pratiquante,  de notables provinciaux de surcroît. S'ajoutait le fait que Denis était homo et que je ne cachais à personne qu'un de mes frères l'était aussi. Une homosexualité avouée dans le milieu familial et assumée, ce qui était assez rare à l'époque, à ma grande surprise. Cette amitié avec Denis  et ma fratrie pouvaient expliquer ses sentiments.  C'était un peu court, mais après tout, je n'allais pas en faire un drame et me rendre malade. Encore que ... je chargeais la barque un peu plus. 

Elle partit donc "là-bas" à La Verrière. Nous allâmes la voir , Denis et moi, une seule fois. Je ne sais plus quand exactement, je sais seulement qu'il faisait gris, froid et triste.  Je n'ai plus aucun souvenir du trajet que nous fîmes, ni du lieu. Je me rappelle seulement un parc où des hommes et des femmes erraient. Certains tournaient autour d'arbres en psalmodiant des mots incompréhensibles. Yveline nous raconta ses journées sans fin, l'atelier poterie où elle "faisait semblant". Elle n'allait pas bien. De la voir elle,  et les autres très atteints, nous glaça Denis et moi. L'effet miroir nous assaillit. Nous préparions ce concours pour être profs et nous avions en face de nous, de possibles doubles, tous malades, tous en détresse. On sortit de là, se disant qu'il nous faudrait un sacrée dose de courage pour revenir la voir. Je sais aussi avoir mes petites lâchetés...

Il y eut une embellie quand je reçus quelques mois plus tard, une de ses lettres: elle allait mieux disait-elle - la preuve, elle écrivait- mais elle ne se faisait pas trop d'illusions sur sa guérison. Elle s'amusait de voir le personnel soignant s'évertuer à souligner ses progrès. Je lui répondis mais surveillais tous les mots qui pouvaient prêter à mauvaise interprétation. De cela je me souviens, de ce que je lui disais, je ne sais trop. Peut-être lui ai-je promis une nouvelle visite? Je n'en sais rien. M'en souvenir m'aiderait sans doute...

Les épreuves du Capes arrivèrent: le soir de la première épreuve, Denis apprit qu'Yveline s'était jetée sous un train, à la gare près de la maison de santé.  Pour nous deux, un signe. Pour elle, peut-être que oui, peut-être que non. Nous étions abattus. Elle avait 22 ans. C'était un beau jour de mai.

Il y eut l'après. Nous écrivîmes à sa famille pour présenter nos condoléances, dire notre chagrin, proposer notre venue. Nous eûmes une réponse quasi immédiate; nous étions interdits de séjour au cimetière . Indésirables.

En juillet, je reçus un courrier : sa mère m'écrivait ou plutôt me décrivait la cérémonie avec force détails: des mots de fiel . Elle avait lu les deux lettres que je lui avais écrites et qu'elle avait trouvées : elle m'accusait personnellement d'avoir mené Yveline au suicide. J'avais paraît-il laissé espérer à sa fille mes visites et elle ne s'était jamais consolée de mes mensonges... Elle me promettait le pire, m'affirmant que ma culpabilité serait un jour punie. J'étais insensible aux menaces mais consternée par le transfert de responsabilité : quelle était la nature du lien mère-fille pour que des lettres d'amitié , des mots gentils et affectueux puissent être interprétés comme  coupables et assassins? La haine contre moi traduisait simplement la haine dirigée contre sa fille: elle avait deviné sans doute la sexualité -déviante , comme on dit dans ces milieux-là- de sa fille. Peut-être que mes lettres y faisaient allusion. Peut-être. Je n'avais plus la mémoire des mot écrits quelques mois plus tôt, bien qu'il me restât l'impression que mes lettres visaient plutôt à la distraire qu'à la ramener à un épisode mal vécu. Il fallait une coupable. 

J'ai cru que ces mots glisseraient. En tout cas, je préférais le silence. Il aurait été si facile de riposter! Yveline imposait le respect et la dignité.

Le temps a passé; je n'ai pas oublié Yveline. Je la revois parfois, à notre table de travail, en train de se battre avec Denis et moi pour venir à bout de Sénéque ou discuter avec ardeur des rapports qu'entretient le roman avec le vrai et le vraisemblable...Vaste problème!  Elle disait toujours son avis calmement et savait agrémenter ses remarques d'un humour fin et décapant.

J'ai cru avoir oublié les mots de sa mère. J'avais cru avoir réglé mes comptes avec elle... sans jamais l'avoir vue. Mon amnésie totale devant les lieux - La Verrière - me laisse penser que peut-être je n'en aurais jamais fini avec elle. Avec sa mère. J'aurais dû avoir le culot d'aller lui dire ses quatre vérités. Alors... culpabilité? ce n'est pas exactement ce sentiment. Le regret, plutôt et au fond, ce n'est pas plus facile à vivre.

jeudi 7 juillet 2011

Yveline


Une dernière fois,  avant la prochaine rentrée scolaire, je suis passée devant cette maison de repos pour profs : La Verrière. Une maison de santé pour soigner leur déprime au mieux, leurs troubles mentaux au pire. Je ne sais trop pourquoi. Ce n'est pas la route la plus courte. Pour jeter encore un coup d'oeil à travers la grille, et apercevoir au bout d'une allée soignée, bordée de cyprès taillés en pointe et de pelouses proprettes un bâtiment qui décidément ne me dit rien? Pourtant, le visage d'Yveline, je l'ai toujours en tête. Son sourire aussi. Elle est éternelle cette fille, elle ne vieillit pas.

Il m'aura fallu des semaines et des semaines pour associer le nom de cet établissement connu dans les  salles de profs au doux et rare prénom d'Yveline. Je n'avais fait aucun rapprochement jusque-là.  La première fois que je suis passée devant, je ramenais un élève chez lui. Il m'avait dit que sa mère travaillait ici,  en désignant le portail, comme standardiste et que c'était une maison pour les profs qui "avaient des problèmes dans leur tête". J'avais enregistré l'information et  découvert que ce chemin-là me menait aussi à la N10. J'étais plutôt contente de découvrir un nouvel itinéraire. Je suis passée derrière la gare, aussi, et rien n'a surgi. Rien et pourtant ces lieux, gare et établissement de santé, renvoient à une douleur toujours présente . Une culpabilité en plus.  Ce refoulement ferait les délices et la fortune d'un psychiatre.

Yveline, je l'ai connue à la fac. Fille sauvage sous ses airs sages. Mystérieuse, tout comme son prénom que j'entendais pour la première fois. Un prénom à la fois doux et cristallin. Petite, brune, chevelure dense et crépue, yeux charbon pétillants d'intelligence et de malice. Nous suivions les mêmes cours de préparation au Capes: toutes les deux, nous avions un goût plus prononcé pour la littérature que pour les langues anciennes. Nous sommes devenues amies, partageant nos lectures, des séances de cinéma et de travail. A la première épreuve du Capes - la dissertation, où elle excellait- elle est partie désespérée au bout de trois quarts d'heure. J'ai réussi à la suivre pour savoir ce qui se passait: elle m'a expliqué en pleurs qu'elle ne comprenait rien au sujet, qu'elle avait essayé d'écrire, mais qu'elle ne savait plus écrire une seule phrase...  Je ne comprenais rien, moi non plus.

L'été, elle m'a téléphoné pour me consoler: mon admissibilité ne m'avait pas donné l'admission.  Prise par la préparation de mon oral, je n'avais pas repris de ses nouvelles: elle était repartie chez ses parents, pour se reposer. Elle devait aller faire un court séjour dans un établissement psychiatrique, un établissement pour schizophrènes, d'après ce qu'elle croyait.

Elle en revint à la rentrée mais trois semaines à peine après nos retrouvailles studieuses  - nous avions formé un groupe de travail de  trois - elle rechuta.  Ses parents la firent hospitaliser au CHU de Caen en attendant une place dans un établissement  plus approprié. Denis et moi , nous allâmes souvent la voir. Elle perdait chaque jour un peu plus son joli sourire: elle s'ennuyait: elle ne pouvait pas lire, elle ne pouvait pas suivre une émission de radio ou de télévision. C'est à peine si elle comprenait ce que lui disaient les médecins. Cette jeune intellectuelle fine, cultivée et d'une extrême réserve sombrait corps et âme.

Le choix de l'établissement fut une source de conflit avec ses parents- le père était médecin. Ils voulaient qu'elle reparte dans l'établissement d'où elle venait. Yveline refusa et proposa sur la bonne foi de nos renseignements la maison de La Verrière. Une de nos profs, en qui nous avions toute confiance avait suggéré ce nom: c'était un établissement spécialisé puisqu'il traitait essentiellement le personnel enseignant.

à suivre...                                                                                                         

lundi 9 mai 2011

Yeux

Quand elle a perdu son mari, il y avait quelques mois déjà qu'elle avait perdu ses yeux. Elle ne les avait jamais eus baissés -elle ne s'était jamais laissé marcher sur les pieds-, elle ne les avait jamais non plus levés au ciel, car le ciel, elle n'en attendait rien, hormis des nuages, du bleu, du gris comme les jours d'une vie. Il restait,  dans ses yeux encore bleus, les éclats d'une enfance malheureuse et misérable, les éclairs d'une jeunesse dévastée. Elle était devenue heureuse au fil des années et ses yeux en portaient témoignage: intensité et fixité dans le regard.

Elle n'a pas vu le cercueil de "son p'tit homme" ce jour-là, ni les fleurs naturelles qui couvraient sa tombe: il ne voulait que celles-ci , lui qui avait greffé, taillé, planté, semé tant et tant de fleurs, d'arbres et de plantes parfois inadaptées au climat de l'Ile de France, "sophistiqués" comme il disait, selon les caprices des propriétaires des châteaux qu'il entretenait. Non, elle n'avait rien vu de ce triste et inévitable épisode, mais elle avait l'oeil partout cependant: elle veillait sur ses deux fils- les prunelles de ses yeux-, sa fille qui ne pouvait pas pleurer vraiment -cet homme arrivé dans la vie de sa mère à dix ans avait mis un terme à une indicible complicité-, ses petits-enfants remués par ce qui était le premier enterrement d'un très proche, ses arrière-petits enfants profondément touchés.

Elle était voûtée, voussue, écrasée sans doute  par un chagrin qu'elle voulait regarder de haut mais qui la regardait droit dans ses yeux francs et encore si vivants, elle, la petite bonne femme d'un mètre cinquante à peine. Elle regardait par-delà les tombes  la colline d'en face. C'était au mois de mai: elle entendait les merlots et la Montcient qui coulait plus bas. Elle n'avait même plus ses yeux pour pleurer. Juste tout yeux tout oreilles pour percevoir encore, sentir toujours,  la vie qui continue. Voir avec le coeur.

Sept années ont passé. Difficiles. Elles s'acharnent contre elle. Le corps qui a appris pendant bientôt quatre-vingt quinze ans à suivre sa volonté , à être toujours bon pied bon oeil même s'il était malade, résiste. Elle a désormais perdu l'ouïe, la mobilité et sa tête aussi. Parfois, pendant de fugitifs instants de lucidité, elle se demande ce qu'elle fait encore là. Il n'y a plus rien à voir pour elle...Elle voudrait enfin pouvoir fermer les yeux: la mort, elle l'accepterait les yeux fermés.

lundi 7 mars 2011

Z'enfants de troupe

Tu arrives devant cette énorme bâtisse. Tu te demandes où elle vous emmène.  Elle, c'est ta belle-mère;  tu ne sais pas encore que tu ne la reverras plus jamais de ta vie. Elle te glace, toi et ton petit frère. C'est une inconnue pour vous: ton père l'a épousée à la Libération, quelques années après la mort de votre mère. Ta mère ? Tu ne te rappelles plus son visage.  Ce que tu te rappelles, c'est ton père, militaire  de métier, qui vous a pendant la guerre confiés à des tantes, à des oncles, ici ou là.

On est en octobre, et il fait beau. C'est tout ce que tu perçois. Elle vous remet à un  gradé. Vous a-t-elle embrassés ? Tu ne le sais plus.

Te voilà maintenant avec ta valise dans le dortoir. Ton frère est dans une autre aile du bâtiment. Tu t"installes, on te donne ton uniforme. On te dit que tu fais maintenant partie de l'école, que tu es un enfant de troupe. Tu ne sais pas trop ce que ça veut dire! Plus tard, tu apprendras qu'à la mort de ton père, huit mois avant, ta belle-mère a fait toutes les démarches nécessaires pour ne pas s'occuper de vous ! Elle n'a pas envie de s'occuper de ces trois mômes, qui ne sont pas les siens . Elle a pensé les placer à l'assistance publique. Un oncle après une simulacre de conseil de famille a pensé in extremis à l'école infantine militaire Hériot  à La Boissière école, tout près de Rambouillett, puisque cette école reçoit les orphelins de familles militaires. En plus c'est gratis: Ils seront "pupilles de la nation": la bonne conscience à bon prix.

L'officier te dit que tu vas devenir un petit militaire. Tu le regardes un peu bêtement et tu lui demandes: " Mon frère aussi ?". Il acquiesce. L'angoisse s'est envolée.

Le lendemain, tu commences l'école: tu rentres dans une classe préparatoire au concours d'entrée en sixième. Guy, lui, entrera en huitième.

Des  deux années que tu as passées là-bas, il reste des souvenirs plutôt heureux: les nouilles à la naphtaline parce que vous mangiez en 1947 les stocks alimentaires qui avaient été réservés dans les magasins de vêtements, la corvée de gamelles parce qu'elle te permettait de lécher la confiture qui y était restée collée.


Tu entends des copains pleurer le soir, quand le clairon sonne l'extinction des feux. Toi non. Il y a Guy et puis il y a les copains. Les officiers, les bonnes soeurs, les enseignants sont plutôt gentils.

Vous quitterez cette école deux ans plus tard. Ce sera ensuite  l'école militaire des Andelys. Là, ce sera une toute autre histoire.


Tu es revenu soixante-trois ans plus tard à La Boissière école. Ce n'est plus une école militaire, mais c'est encore une école, à la charge du Conseil régional des Yvelines. Tu as rencontré ce jour-là, un autre enfant de troupe, qui a intégré Hériot cinq années après toi.: lui, il venait de Gascogne, laissant sa famille derrière lui. Sa femme t'a raconté que la distribution des lettres était tellement pénible pour lui - il n'avait jamais de courrier- qu'il écrivait à toutes les offres publicitaires parues dans les journaux pour avoir enfin des lettres: un jour, un Monsieur Singer s'est présenté à l'école et a demandé Monsieur M. . Lui, il n'a pas eu ta chance: il était seul, avec seulement l'image de sa mère, si loin, trop loin. 

Vous vous êtes reconnus tout de suite... sans vous être jamais rencontrés.

Ta fille te parle de Charles Juliet. Tu ne le connais pas. Elle te prête deux de ses livres: L'année de l'éveil et puis Lambeaux.  Tu veux bien les lire. Elle t'explique que le parcours de Juliet a été différent: souffrances, souffrances, souffrances.  

Tu dis: oui ,  il y en a eu. Mais les pauvres gamins d'aujourd'hui laissés dans le désoeuvrement et sans repères sont-ils plus heureux?